Première étape : faire travailler les réplicateurs dans un environnement plus riche que la Lune. La valeur d’un minerai se mesure moins à ce qu’il contient qu’à ce qu’il ne contient pas – moins il présente d’impuretés, plus il est facile de l’exploiter. Les rocs que l’on trouve à la surface de la Lune sont composés de matériaux trop nombreux (quoique souvent précieux) et trop inextricablement mêlés ; le cognac, le caviar Béluga, le filet mignon et le café Jamaica Blue Mountain sont des produits fabuleux, à condition qu’on ne les mélange pas dans le même mixer.
Alors que la roche lunaire peut être qualifiée de purée chimique, la plupart des astéroïdes sont composés d’un mélange presque pur de fer et de nickel, d’autres étant fort riches en CHON (carbone, hydrogène, oxygène et azote – les quatre éléments de base de la matière organique ou plastique) et en métaux légers. Les astéroïdes sont donc les mines naturelles du système solaire, et les catapultes magnétiques que Louie a installées sur la Lune ont déjà envoyé des kits de réplicateurs sur les plus prometteurs. Ces kits consistent en une collection de plusieurs centaines d’unités de traitement et de manipulation, un système de propulsion conçu pour les rendez-vous spatiaux, un petit réacteur à fusion thermoionique et un cortex central suffisamment complexe pour abriter une copie de Louie.
Ces copies ne sont ni aussi intelligentes ni aussi polyvalentes que l’original présent à bord du Bonne Chance. D’un autre côté, elles semblent affligées de la même tendance au sarcasme ; il décide de les appeler les « petits malins ». Le 20 juillet, il en existe déjà une quarantaine, et ils seront au nombre de soixante-dix quand il aura dépassé l’orbite de Mars. Chacun de ces « petits malins » deviendra à son tour une petite usine pourvue d’une catapulte, édifiera ses propres structures de fonctionnement… et engendrera deux nouveaux petits malins.
L’humanité a mis des centaines de milliers d’années à atteindre la Lune, trente-cinq ans à en revenir, puis dix ans de plus à atteindre Mars et à entamer la colonisation de l’espace… et avant la fin de 2028, il y aura des sites industriels dans tout le système solaire, et dès maintenant, bien que seul Louie en ait conscience, les robots et les réplicateurs ont fait de la Base lunaire l’un des plus importants complexes industriels jamais édifiés. Son taux de croissance est le plus rapide de l’Histoire ; pour faire une comparaison pertinente, examinons le cas des usines de défense bâties lors de la Seconde Guerre mondiale : même si elles poussaient comme des champignons, il leur était impossible de créer des ouvriers et leur activité était nuisible à d’autres industries, celle du bâtiment par exemple. Sur la Lune, les sources d’énergie ne cessent de s’accroître, et quand survient une pénurie de « personnel », il suffit à Louie de construire une nouvelle usine ayant pour but de fabriquer de nouveaux ouvriers.
À vue de nez, en termes d’énergie et d’échange d’informations, la Base lunaire est deux fois plus importante que le complexe japonais d’OKK – et Osaka, Kobe et Kyoto ne se sont pas bâties en un jour. En outre, toute l’activité du complexe lunaire est concentrée sur un seul but ; alors qu’une bonne partie de celle d’OKK est dévolue au commerce de détail, à la restauration, au traitement des ordures ménagères, à la XV, à la TV, à la médecine, et cetera, le complexe créé par Louie n’a qu’une seule et unique tâche : croître et favoriser l’accomplissement de sa mission. Sans doute est-il l’homme le plus riche du système solaire.
Bon sang, quand il reviendra dans les parages, s’il souhaite maintenir la production à plein régime, il sera le seul et unique possesseur de toutes les parties colonisées du système solaire. Pas mal pour une prime de retraite.
Jesse et Mary Ann décident d’abord de rester ; ce plan leur semble stupide, vu qu’il existe des villes plus accessibles, des routes en meilleur état. Mais le señor Escobedo, l’administrador envoyé sur place par le gouvernement mexicain, est aussi patient que persuasif, et il sait apparemment de quoi il parle.
— Réfléchissez, répète-t-il pour la millième fois. Où comptez-vous aller ? La forêt atteint déjà le point de saturation ; les rivières risquent de déborder, et que se passera-t-il à ce moment-là ? Et il n’y a aucun accès à la zipline dans cette région. Sans compter que les emplois y sont aussi rares que les logements. On ne peut pas dire que Tuxtla Guttiérez et San Cristóbal de las Casas soient des villes pleines d’avenir.
Les auditeurs hochent la tête – les Mexicains sont très attachés à leurs villes, et le fait que cet étranger considère Tapachula comme la capitale économique du Chiapas rend ses idées d’autant plus séduisantes.
Escobedo énumère à nouveau ses arguments, planté en plein centre du Zócalo, armé de son stylo laser et de ses cartes projetées sur écran géant. Les hommes et les femmes vont et viennent autour des arbres, l’écoutant quelque temps puis répétant des bribes de son discours à ceux de leurs amis qui ne peuvent pas l’entendre.
Oaxaca est bien loin, sans doute devront-ils affronter un ouragan en route, mais ils se déplaceront à une certaine altitude, ils auront le temps de s’aménager des abris, et ils seront en sécurité une fois parvenus à leur but ; dès qu’auront été prises les dispositions nécessaires pour éviter toute inondation, ils pourront se retrancher dans les montagnes.
L’envoyé du gouvernement reconnaît que certains des soldats dépêchés à Tapachula pour la protéger des pillards risquent de se livrer eux-mêmes au pillage. Les officiers ne contrôlent pas toujours leurs hommes, et tous ne sont pas non plus des enfants de chœur. D’accord, si vous souhaitez protéger vos biens et si vous ne craignez pas le déluge que déclenchera inévitablement la prochaine tempête, alors restez. Certes, vos biens ne vous seront guère utiles une fois que vous serez morts – n’ayons pas peur des mots –, mais vos héritiers vous remercieront.
Quand ils reviendront d’Oaxaca.
Cet homme est un orateur-né qui manie l’humour avec habileté. Au bout de quelques jours, les habitants de Tapachula cessent de considérer son plan comme stupide, ne le soupçonnent plus de vouloir les pousser à abandonner leurs propriétés, et commencent à s’inscrire pour l’évacuation vers Oaxaca, « au cas où », puis à faire leurs bagages. Dès lors, l’issue est inévitable.
De sorte que, le matin du 21 juillet, Jesse et Mary Ann sont à peine surpris de se retrouver dans le convoi. Tous deux ont été déclarés en état de faire la route à pied – les autocars n’embarqueront que les vieillards, les blessés et les enfants, tandis que des camions transporteront des hommes et des femmes valides tirés au sort, nombre de réfugiés optant pour la bicyclette ou le burro. Une vingtaine de convois identiques, comprenant chacun plusieurs milliers de personnes, doivent se mettre en route depuis les villes côtières du Chiapas.
L’allure est délibérément lente le premier jour ; cela permet à des coursiers motorisés de faire la navette jusqu’à Tapachula et d’en ramener diverses affaires, et à tout le monde de s’habituer à la marche. La chaleur est quasiment insoutenable, mais il y a très peu de poussière, l’eau potable est distribuée en abondance, et les pauses sont suffisamment nombreuses pour que Jesse se sente en forme. Et la soirée autour du feu de camp est plutôt agréable, d’autant plus qu’il se débrouille pour trouver une tente où il s’installe seul avec Mary Ann – l’argent a ses avantages. D’ailleurs, se dit-il, vu les habitudes qu’il commence à prendre, si jamais il doit se séparer de Mary Ann, il devra à tout prix décrocher son diplôme. Une fois qu’on a apprécié les bienfaits du fric, on n’est pas disposé à y renoncer.