L’ennui, c’est qu’aucun d’eux n’ose l’admettre, de peur de risquer sa tête lors de la prochaine réunion de rédaction, lorsqu’un trouble-fête demandera pourquoi elle ne se trouvait pas dans le feu de l’action, en train de fuir les émeutiers, voire de subir de leur part – imaginez l’indice d’écoute ! – un bon vieux viol collectif.
En outre, elle est soutenue par ses gardes du corps. Ceux-ci ont dû être secoués par la mort de Dennis Ysabel-Garcia, même s’ils savent que de tels risques font partie de leur boulot et justifient leurs salaires.
Durant cette discussion. Surface (qui s’appelle en réalité Leslie), Fred et Saul, les deux gardes du corps avec qui elle a fini par se lier d’amitié, observent la scène depuis la fenêtre de la chambre. Ce qui panique le contrôleur local, qui se trouve à l’intersection de Klong Sang Sab et de la voie express, car non seulement elle laisse les deux gorilles l’appeler « Les » mais en outre elle les regarde en face de temps à autre alors qu’ils ne sont même pas censés exister. Le monteur est obligé d’insérer toutes sortes de brouillages audio et vidéo pour couvrir ce genre de gaffe, et il n’arrive pas à effacer Fred et Saul des transmissions mentales – même si Leslie le voulait, elle serait incapable de les exclure de ses pensées.
Le monteur regrette l’absence de Rock – absence toute provisoire, car il va débarquer à bord d’un staticoptère japonais en même temps que la mission de secours internationale. Vivement qu’un vrai professionnel reprenne la situation en main ! Si Synthi Venture n’avait pas craqué à Point Barrow, elle serait parfaite dans ce genre de scénario. La Seconde Émeute globale s’annonce comme plus catastrophique que la première, et tout ce qu’ils ont sous la main, c’est cette…
Un instant. Zoom. Au diable les problèmes de cohérence, ce que découvrent Surface-Leslie et ses deux gorilles est trop intéressant pour être brouillé. On pourra toujours dire qu’il s’agit d’« images non censurées », même si elles viennent de la XV plutôt que de la TV.
Depuis leur chambre de l’Orient Hotel, Leslie, Fred et Saul observaient la foule massée sur les quais de Chinatown, le long de la Chao Phraya River. On dirait qu’une bataille s’est engagée sur le Phra Pinklao Bridge, un peu plus au sud ; leur angle de vue n’est pas idéal, mais grâce à ses jumelles, Leslie… Surface, nom de Dieu ! On te paie pour que tu sois Surface !…
Leslie fait le point au moment précis où éclatent les coups de feu et où les premiers corps tombent du pont.
— Fabuleux, murmure le monteur.
Elle comprend ce qui se passe, et il capture cet instant si précieux : la foule massée sur les quais de Chinatown est formée de Thaïs attaquant les boutiques indiennes et chinoises ; Indiens, Bengalis, Pakistanais et Chinois se sont unis pour mener une contre-attaque et ont pris d’assaut le pont pour gagner le centre-ville.
— Ça fait quatre-vingts ans que cette région est en état de guerre plus ou moins larvée, et chaque marchand dispose d’un petit arsenal, explique Fred. Il ne leur restait plus qu’à s’organiser.
— Les Thaïs sont armés, eux aussi, dit Leslie. Les habitants de Chinatown se battent pour défendre leurs maisons et leurs familles, et ils n’ont pas l’air décidés à se laisser faire. Nom de Dieu !
Les jumelles se fixent sur des visages et le monteur voit par les yeux de Leslie que la foule s’écarte pour laisser passer des chars thaïlandais. Il perçoit un soupir de soulagement émis par Surface, qu’il ne peut s’empêcher de trouver un peu exagéré… comme si elle avait décidé de jouer le jeu.
Comme la bataille se déplace vers le sud, Leslie-Surface et les deux gorilles sortent de leur chambre, courant dans les couloirs de l’hôtel en quête d’une baie vitrée donnant sur la National Gallery.
Si les chars semblaient pressés, c’était pour une bonne raison. Le Musée national est en flammes ; cinq millénaires de patrimoine artistique brûlent sous les yeux horrifiés de Leslie. Paralysée par le choc, elle se rend compte que les manifestants qui entourent le musée sont tous en combinaison de travail – ce sont les ouvriers qui triment douze heures par jour dans les usines européennes, japonaises et américaines, l’esprit abruti par la XV porno, sous l’emprise d’analgésiques qui les empêchent de remarquer leurs blessures jusqu’à ce qu’ils se débranchent à l’heure du débrayage, conformément aux instructions de l’ordinateur. Son cœur se serre ; ce qui brûle devant eux, c’est leur héritage, l’âme de la nation thaïe…
Mais peut-être n’ont-ils même pas conscience de leur nationalité. Ils vivent comme des zombis dans la Fourmilière, le gigantesque bloc-dortoir de béton bâti dans le triangle Indraphitak-Toksin-Klong Samray, au sud de la ville, et leurs rêves sont peuplés des richesses fabuleuses qu’ils entrevoient de leurs fenêtres.
Ses jumelles zooment sur un char alors qu’il tourne son canon vers la foule, ouvrant le passage aux pompiers. Cent personnes périssent sous ses yeux, et tout ça pour rien – le toit du musée, un ancien palais reconverti, s’effondre déjà. Il est trop tard pour sauver quoi que ce soit.
L’officier debout près du char lui semble familier, et elle reconnaît le major Simruang, qui l’a guidée lors de son arrivée en ville ; elle fait le point et voit qu’il a les larmes aux yeux – à cause des victimes ou du musée, elle ne saurait le dire. Il lui a fait l’effet d’un homme cultivé, intelligent, et c’est lui qui lui a parlé des robots humains des usines ; peut-être pleure-t-il parce que ces trésors ont été détruits par des hommes auxquels ils auraient dû appartenir et qui en ignoraient jusqu’à l’existence.
Il se met à taper du poing sur le char ; puis il attrape une radio, donne des ordres. L’instant d’après, les haut-parleurs des chars s’adressent à la foule ; apparemment, c’est le major qui s’exprime. Il s’essuie les yeux, se redresse de toute sa taille, prend un ton ferme.
— Vous pouvez me traduire ce qu’il dit ? demande-t-elle au contrôleur.
— On y travaille… nom de Dieu, Leslie, foutez le camp, il leur dit qu’ils ont détruit leur héritage, que ce musée était l’émanation de la culture thaïe, et il leur demande de…
Mais Leslie et ses deux compagnons ont déjà compris et foncent dans le couloir. Les canons des chars se braquent lentement sur l’Orient Hotel.
Ils ont réussi à gagner une aile secondaire lorsque le bâtiment principal est frappé ; tous trois tombent face contre terre, et Leslie se dit non sans agacement qu’elle a du mal à courir avec ses seins démesurés. Sa bouffée de colère est si vive que le monteur renonce à la censurer, tout comme il omet de gommer son dialogue avec le contrôleur.
— Laisse tomber, lui dit celui-ci. C’est génial, on n’a jamais fait mieux.
— Ouais, on nettoiera plus tard pour les rediffusions.
Leslie et ses gardes du corps se relèvent et s’éloignent des flammes qui commencent à envahir l’hôtel.
— Aux dernières nouvelles, les secours ne vont pas tarder, s’écrie Fred. Essayons de gagner le parking, peut-être qu’on viendra nous…
On entend un coup de canon, et un nouveau mur s’effondre. Leslie et les deux hommes foncent vers l’escalier conduisant au parking. Un groom thaï surgit devant eux, armé d’une barre de fer, et Saul l’abat sans même interrompre sa course.
Alors qu’ils arrivent devant la porte du parking, ils entendent un bruit qui leur fait chaud au cœur – le gémissement d’un staticoptère, auquel répond le cri strident des missiles antichars. Par la suite, Leslie apprendra que les Japonais, fidèles à leur réputation d’efficacité, ont mitraillé tous les chars thaïs, tous les camions de pompiers et tout ce qui restait du musée.