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Pour l’instant, elle est ravie de voir Rock apparaître à la porte du véhicule en forme de larme et, quelques secondes plus tard, elle l’a rejoint suivie de ses deux gardes du corps. Profitant de ce que la liaison entre eux n’a pas encore été établie, Rock la serre dans ses bras puis embrasse les deux hommes sur la joue.

— Je croyais qu’on allait vous perdre, mes chéris, leur dit-il. Vous avez fait un boulot formidable.

C’est seulement à ce moment-là que Leslie se rend compte qu’elle a violé la quasi-totalité des règles du reportage XV, mais elle a à peine le temps de se demander si on va la virer que les producteurs la félicitent – elle a créé un nouveau genre : les coulisses de la XV. L’indice d’écoute a atteint des proportions astronomiques et, désormais, elle est censée oublier Surface pour redevenir Leslie chaque fois qu’elle en recevra l’ordre.

Malheureusement, Rock est trop populaire auprès des machos, ce qui signifie qu’on ne lui demandera pas de tomber le masque. Tant pis pour les branchés, se dit Leslie, prenant garde de ne pas transmettre cette pensée.

La tâche que Louie doit accomplir est considérable, mais ses capacités mentales le sont encore plus. De sorte qu’il a tout le temps (trop de temps, peut-être) de réfléchir à sa mission et aux conséquences d’un éventuel échec.

Selon certains des modèles météo qu’il a fait tourner, l’Antarctique va subir un réchauffement rapide, car le méthane présent dans l’atmosphère va emprisonner une partie de la chaleur que le continent renvoie d’ordinaire dans l’espace ; un tel phénomène entraînerait toutes sortes de conséquences bizarres, les anciens glaciers perdant une bonne partie de leur masse redevenue liquide et la croûte terrestre se retrouvant libérée de ladite masse.

Mais il ne peut rien y faire… excepté accélérer l’allure et monter sur la « branche » le plus vite possible, une fois qu’elle aura poussé. C’est ainsi qu’il a baptisé le chapelet de composants et de matériaux que les catapultes de la Lune et des astéroïdes vont lancer derrière lui.

À mesure qu’on allonge une catapulte magnétique, la vélocité de ses projectiles augmente en proportion directe ; comme toutes les catapultes vont s’allonger de façon continue, les projectiles vont filer de plus en plus vite. Chaque fois que l’un d’eux dépassera le Bonne Chance, il traversera un tunnel de dix kilomètres de long formé d’anneaux concentriques et subira un freinage magnétique. Le Bonne Chance récupérera alors le moment cinétique perdu par le projectile ; celui-ci continuera sa route, à une vitesse encore supérieure à celle du Bonne Chance, quoique sensiblement diminuée, et l’astronef aura accéléré.

Une fois qu’il aura dépassé l’astronef, le projectile déploiera son propre tunnel magnétique ; le projectile suivant passera donc à travers le tunnel du vaisseau, puis à travers celui de son prédécesseur, augmentant leur vitesse et ouvrant la marche devant eux.

Chaque fois qu’un nouveau projectile prendra la tête dans cette partie de saute-mouton, sa vitesse sera d’autant amoindrie que la caravane sera plus longue, puisqu’il aura transmis une partie de son énergie cinétique au navire et aux autres projectiles. Pendant ce temps, les derniers éléments de la caravane seront de plus en plus rapides.

Viendra un moment où l’astronef finira par rattraper les projectiles qui le précèdent, et il les projettera alors derrière lui. Cela ne suffira pas à renverser leur course, mais cela les ralentira de façon appréciable.

Mais à mesure que l’astronef remontera la procession, les projectiles qu’il dépassera seront à leur tour accélérés par de nouveaux projectiles. Lorsque le vaisseau aura pris la tête de la caravane, tous les projectiles qui le suivent iront plus vite que lui, et ils seront prêts à le dépasser pour reprendre la manœuvre – la procession ayant alors acquis une vitesse supérieure à sa vitesse initiale.

Les projectiles passent et repassent les uns à travers les autres, se contractant pour traverser ceux qui les précèdent et se déployant pour attraper ceux qui les suivent, telles de gigantesques tulipes pulsatiles se poursuivant dans l’espace.

Avec le temps, la caravane deviendra plus longue et son groupe de queue, lancé par des catapultes de plus en plus puissantes, de plus en plus rapide.

À mesure que cette caravane grimpera le long de la « branche » que le Bonne Chance doit escalader, la tête de la procession va ralentir, la queue accélérer, et les composants passant de l’une à l’autre vont gagner en vélocité. L’ensemble va donc se déplacer de plus en plus vite.

À un moment donné, le Bonne Chance va ralentir certains projectiles, régler sa vitesse sur la leur, en dévorer les parties utilisables et convertir le reste en masse de réaction, les expédiant vers les composants qui le suivent de façon qu’ils leur appliquent la même procédure.

De cette manière, Louie va gagner simultanément de la vitesse et des processeurs – plus il sera rapide, plus il sera intelligent. Il devrait atteindre 2026RU vers Noël, achever sa récolte en janvier et son voyage retour en février, ayant multiplié par un facteur de cinq cents sa capacité mentale (qui est à présent équivalente à huit mille cerveaux-années par jour).

Avant qu’il ait atteint la masse glaciaire de 2026RU, Clem en aura fini avec l’hémisphère Nord. Lorsqu’il sera de retour en orbite terrestre, suivi de près par les premiers frisbees, l’hémisphère Sud aura déjà subi une bonne quantité de super-ouragans, car les masses terrestres susceptibles de leur servir d’obstacles sont nettement moins nombreuses.

Les quelques milliards de modèles qu’il a fait tourner lui ont permis de conclure que les cyclones de l’hémisphère Sud vont se balader autour de l’équateur entre les latitudes 0 et 32, filant le plus souvent vers le sud et vers l’ouest, mais de façon suffisamment irrégulière pour survivre le temps d’engendrer une bonne quantité de rejetons.

Avec un peu de chance, il reviendra au moment où les cyclones cesseront de sévir dans l’hémisphère Sud, juste avant que d’autres ne commencent à apparaître dans l’hémisphère Nord.

Toujours avec un peu de chance, il restera une civilisation à sauver et, dans le cas contraire, il restera plusieurs millions de survivants, dont certains seront équipés de la radio ou de la télévision, et les réseaux de données seront encore accessibles en plusieurs endroits.

Et avec un peu plus de chance, s’il n’y a plus de civilisation, Louie pourra en créer une après avoir éliminé la menace des cyclones.

Mais il a des doutes. La Seconde Émeute globale dure depuis quatre jours et ne semble pas vouloir cesser. Toutes les villes de plus de cinq cent mille habitants ont subi d’importantes pertes en vies humaines. Les militaires traquent les pillards à Berlin, Tokyo, Moscou, Caracas, Montevideo, Riad, Bujumbura, Katsina… la liste n’est pas limitative.

Tout le monde a oublié le numéro de Reniflements qui a déclenché l’émeute ; il a disparu des mémoires à l’instar de la dépression tropicale qui a engendré Clem. Celui-ci continue sa course parce que c’est un cyclone et qu’il a de l’eau chaude à sa disposition ; la Seconde Émeute globale continue la sienne parce que c’est une émeute et qu’il reste des biens à piller ou à incendier.

Si la Seconde Émeute globale était une guerre, elle serait déjà sixième au classement des conflits les plus sanglants du XXIe siècle – ce qui est minable comparé à ceux du XXe siècle, mais avec le temps…