Je ne dois pas perdre une seule seconde, se dit Louie. La vitesse est ma première priorité.
Il est déjà l’homme le plus rapide de l’Histoire ; et sa vitesse ne cesse de croître… mais il a un long chemin à faire.
Novokuzneck n’a subi que des émeutes de faible amplitude, du moins c’est ce qu’on a assuré à Klieg, mais tout est relatif. Comparés aux dizaines de milliers de morts violentes que l’on déplore quotidiennement sur l’étendue de la planète, les agissements des militaires, des pillards et des snipers semblent plutôt bénins.
Il est ravi que Glinda et Derry soient auprès de lui, loin du chaos qui se déchaîne aux USA.
John Klieg s’est toujours considéré comme un philosophe pragmatique, et la pierre de touche de sa doctrine est la suivante : la plupart des gens sont incapables de comprendre le monde des affaires, ses capacités et ses limites. Ils oublient que le rôle des hommes d’affaires est de faire circuler l’argent d’un lieu à un autre, que leur activité permet au monde de suivre une évolution raisonnable parce que ce sont eux-mêmes des êtres raisonnables, un point c’est tout. Les affaires permettent à une élite de devenir riche et à la majorité de trouver un emploi. Il leur est impossible de faire du monde un paradis où tout se passe comme au cinéma, où les méchants sont punis et les bons récompensés.
Si tel était le cas, on cesserait de faire des films. Or Klieg adore le cinéma, et nombre de ses amis financent des films.
Ce qui le rend furieux, en fait, c’est qu’il avait à sa portée l’occasion du siècle, sinon du millénaire, et que ces enfoirés ont changé les règles du jeu sans prévenir. Putain de gouvernement ! Nom de Dieu, si on avait ouvert l’espace à l’entreprise privée au lieu d’en faire la chasse gardée des politiciens, la côte de la Floride serait aujourd’hui aussi huppée que Hollywood et l’espace serait identifié à six ou sept noms, à la manière dont le nom de Rockefeller est associé au pétrole, celui de Ford à l’automobile et celui de Hughes à l’aéronautique. Au lieu de quoi la conquête de l’espace n’a été qu’une aventure sans but, sans panache, sans inspirateur et sans pompe à finances.
Au moment où le monde est à deux doigts de disposer d’un programme spatial vraiment rationnel, voilà qu’une salope de journaliste…
Ça le laisse sans voix. On aurait pu croire que cette connasse de Jameson, qui a créé sa petite entreprise privée et dépend du net lui-même privé, aurait su apprécier sa position. Et il a cru que c’était le cas, à l’époque où elle semblait vouloir l’aider à éliminer ces pirates socialistes et leur cinglé d’astronaute…
Mais ils n’ont pas été éliminés, pas vrai, et elle ne l’a pas vraiment aidé, pas vrai ? Elle s’est contentée de fouiner dans ses affaires, de repérer tous ses contacts dans les gouvernements de la planète. Ses amis de Tokyo, de Paris, de New York et de Bruxelles ne s’estiment plus en mesure d’influer sur leurs dirigeants respectifs. Hardshaw et Rivera les ont tous circonvenus, et il est dans la mouise.
Restons philosophe, se dit-il, et pensons à tous ceux qui ont tenté un jour de lancer leur propre bureau de poste. Le monopole du lancement de satellites lui restera acquis pendant un an, et il compte bien en profiter au maximum.
Il lui tarde de revoir Hassan cet après-midi. Karl Marx avait raison sur un point : la bourgeoisie est la seule classe véritablement internationale ; Hassan est devenu un de ses meilleurs amis car, quoi que l’on pense de ses activités (et après tout, il ne fait que répondre à une demande, fournissant de la drogue aux civils et des armes aux militaires), c’est un authentique homme d’affaires.
Comme il a quelques minutes de battement, il va dire bonjour à Glinda et à Derry dans leur chambre. La petite est scotchée à la XV depuis le début de la Seconde Émeute globale – et qu’est-ce qu’on attend pour arrêter la responsable, à savoir Berlina Jameson ? Sa mère la surveille un peu, mais combien d’enfants de par le monde ne peuvent pas en dire autant, combien sont-ils à faire l’expérience en direct non seulement de la lutte contre les incendies et du maintien de l’ordre mais aussi du pillage et du viol… comment se fait-il que les enfants puissent avoir libre accès à ces horreurs ? Et pourquoi Berlina Jameson n’est-elle pas déjà dans une cellule, voire sur la potence, vu le nombre de gens dont elle a causé la mort ?
Il se rend compte qu’il doit ressembler à un ogre en furie aux yeux de sa future famille et se ressaisit.
— Je suis juste venu vous dire bonjour, soupire-t-il. Désolé d’être dans un tel état – ce n’est pas votre faute.
Glinda lui sourit et répond :
— Ne t’excuse pas, John. Pour subir ce qu’ils te font subir, il te faudrait la patience d’un saint.
Derry lui fait un clin d’œil et le salue d’un poing levé. Il a l’impression d’être un héros.
Il les serre dans ses bras toutes les deux, puis descend prendre un taxi. Il doit retrouver Hassan au Trou-dans-le-coin, un petit restaurant où on leur réserve une salle privée. La police secrète y a sans doute placé une table d’écoute, et c’est précisément pour cela qu’ils l’ont choisi – étant donné la situation, la police secrète ne doit surtout pas croire que les deux associés cherchent à lui cacher quelque chose.
Le chef de rang, un homme ridé et peu loquace, guide Klieg à travers un labyrinthe de tentures. Hassan sursaute lorsqu’il pénètre dans la salle. Je ne l’ai jamais vu aussi anxieux, se dit Klieg. On dirait un gamin dans la salle d’attente du dentiste.
— Il circule tellement de rumeurs que personne ne peut dire ce qui va arriver, déclare Hassan en se grattant le poignet droit. Nos hommes à l’étranger se font arrêter les uns après les autres, nos montages s’effondrent comme des châteaux de cartes, et je ne sais même plus combien de pions il nous reste sur l’échiquier. Je vous l’avoue, Mr. Klieg, mon ami, je commence à être inquiet. Si les choses prenaient une tournure inattendue, nous nous retrouverions en très mauvaise posture.
— C’est un risque à courir, réplique Klieg.
S’il a pris un ton ferme, c’est parce que cette phrase ne manque jamais de le rassurer.
Hassan hoche la tête, soupire et reprend :
— Oh, je le sais parfaitement. Mais il y a une différence. Le risque que vous courez est uniquement financier. Les menaces pesant sur moi sont autrement graves.
Klieg laisse échapper un frisson ; jamais on n’oserait le toucher, encore moins s’en prendre à Glinda ou à Derry, mais on ne sait jamais, et Hassan est plus vulnérable que lui à cet égard.
Dans cette histoire, l’homme clé, c’est Abdulkashim. Si c’est lui qu’ils ont contacté, c’est parce que des éléments essentiels de l’armée lui étaient restés favorables, et ces militaires représentaient un obstacle insurmontable tant qu’il n’avait pas donné depuis sa cellule le feu vert au projet de site de lancement.
Depuis qu’Abdulkashim les soutient, ils reçoivent une aide aussi précieuse qu’inattendue, mais ils ignorent pour combien de temps. Pour l’instant, le gouvernement se compose de nationalistes hostiles à Abdulkashim, le seul cas de figure accepté par l’ONU, mais il existe aussi une demi-douzaine de factions qui s’agitent dans les coulisses sans être encore capables de s’emparer du pouvoir.
Hassan commente cette situation politique pendant qu’ils sirotent de l’eau fraîche et des jus de fruits.
— Si nous devons gagner nos paradis respectifs, mon ami, autant le faire avec des reins purifiés, dit-il alors qu’ils décident de faire une pause.
Les gardes du corps de Hassan les surveillent de près sur le chemin des toilettes. Klieg se demande si leur but est de le protéger ou de veiller à ce qu’il ne récupère pas une arme dans les lieux d’aisances. Sans doute les deux.