— Pas étonnant que tout le monde s’affole. Ils sont sacrément élevés, Louie.
— Ça explique pourquoi on m’a demandé de mettre la pédale douce quand je cause à cet étudiant. Je suis censé m’inspirer des pilotes d’avion quand ils disaient des trucs du genre : « Eh bien, nous venons d’entrer dans une zone de turbulences et nos moteurs répondent un peu moins bien, mais je voulais vous confirmer que nous atterrirons à l’heure prévue, et peut-être même en avance, à moins que nous ne soyons retardés par l’aile qui vient de se détacher de l’appareil. » Ils auraient pu me dire que je racontais des mensonges quand j’affirmais qu’il n’y avait aucune raison de paniquer.
— Tu sais, tant que mon service n’aura pas arrêté ses conclusions, on ne saura pas pourquoi il y a des raisons de paniquer. Et puis, je ne suis pas sûre qu’il servirait à grand-chose de paniquer.
— Donc, la prochaine fois que je ferai mon numéro de Scientifique sérieux avec ce gamin du Texas, j’aurai des raisons de lui dire : « Nom de Dieu, ces chiffres sont incroyables. Assez de balivernes : on est dans la merde et on va tous crever ! »
— Quelques raisons, admet-elle en riant, mais pense aux réactions du service de presse. Ces types-là n’ont pas l’habitude des situations de crise.
— Ouais, tu as raison. Eh bien, prends soin de toi… Tu me manques toujours, tu sais.
— Et toi, tu me manques parfois. Prenons rendez-vous pour de bon : dès que tu redescendras sur Terre, on ira faire un tour au lit, puis on se portera mutuellement sur les nerfs, ce qui nous rappellera pourquoi chacun de nous vit dans sa coque à plusieurs centaines de kilomètres de l’autre.
Elle cherche uniquement à le taquiner, mais il y a du vrai dans ce qu’elle dit et Louie n’a pas envie de se laisser aller à ses sentiments. Si bien qu’il réplique :
— Marché conclu. Prends soin de toi.
— Prends soin de toi, répète-t-elle, et ils raccrochent.
Il consulte son emploi du temps et constate que vingt minutes le séparent de son prochain numéro de Scientifique. Il s’étire, se laisse dériver dans la bulle d’observation – à condition d’oublier la surface de verre qui l’entoure de toutes parts, il pourrait presque se croire en train de marcher dans l’espace – et se repasse la liste de toutes les tâches qu’il est censé accomplir dès qu’il en aura le temps. Elles se divisent malheureusement en deux catégories : celles qui sont déjà faites et celles qui ne servent à rien.
Parmi ces dernières figurent celles auxquelles il doit s’atteler dans les prochaines minutes et dont les experts au sol s’occupent déjà de leur côté… Si seulement il pouvait penser à autre chose. Il contemple une nouvelle fois le globe terrestre et s’avoue à contrecœur qu’un vieux grincheux comme lui mérite bien la solitude qui est la sienne.
Eh bien, ça fait une éternité qu’il n’a pas activé l’unité de téléprésence lunaire. Si la NASA décide de relancer les opérations sur la Lune (au lieu d’envoyer des astronautes participer aux missions françaises – nom de Dieu, Louie est malade chaque fois que les Français vont faire un tour sur la Lune, ce qui leur arrive trois fois par an, alors que la France n’est même plus une nation mais une partie des États-Unis d’Europe, et encore n’acceptent-ils un passager américain qu’une fois sur trois !), si son putain de pays retrouve assez de bon sens pour repartir dans l’espace, alors on lui demandera sûrement de piloter les robots pour la réouverture de la base lunaire américaine.
Il règle la minuterie, enfile casque, gants et lunettes comme un vulgaire fan de XV (mais ses gants sont équipés d’un signal d’alarme qui retentit dès qu’un pépin survient dans la station), glisse ses bras dans les senseurs, branche le feed-back dans sa fiche et compose son code.
Ses yeux s’ouvrent sur la mer des Tempêtes et il se retrouve dans son corps de robot. Il détaille ses membres anormalement minces – la pile à antimatière est logée dans son long « torse » métallique et les moteurs placés aux articulations, ce qui dispense la structure de tout muscle artificiel, si bien qu’il a l’allure d’un squelette ambulant dont le corps évoque un tuyau d’arrosage et les membres ceux du Bibendum qui ornait certaines stations-service durant sa jeunesse.
Il émerge de la petite grotte où est parqué le robot de téléprésence – il y retourne automatiquement après chaque liaison, et Louie imagine parfois qu’à l’issue d’une dure journée de travail (si tant est qu’il y en ait encore), les vingt ou trente robots déambulant sur la Lune cessent soudain toute activité pour regagner la grotte et se ranger le long de ses murs – un spectacle plutôt terrifiant, se dit-il.
La lumière est crue, sans relief, le ciel et les ombres d’un noir d’encre. Une vision rendue familière par des milliers d’images ; c’est ici qu’on a procédé aux expériences minières, lesquelles ont démontré de façon irréfutable que les « minerais » présents sur la Lune se réduisaient à du roc, du roc d’une si pauvre qualité qu’il était moins coûteux de faire venir les matières premières de la Terre, puits de gravité ou non. Mais pendant que se déroulaient ces expériences, au moins y avait-il une présence humaine sur la Lune…
Il aperçoit des robots qui n’ont plus été activés depuis longtemps : les « réplicateurs », qui ressemblent à des petites voitures munies de bras. Ils sont équipés d’un petit creuset dans lequel ils peuvent séparer les isotopes d’un échantillon de roc, le réduisant à ses éléments constitutifs, obtenant ainsi, sous forme solide, liquide ou gazeuse, les matériaux nécessaires à la fabrication d’un nouveau réplicateur. Ils se retrouvent alors et échangent leurs marchandises jusqu’à ce que l’un d’eux soit en mesure de fabriquer une copie de lui-même. Ce qu’il fait aussitôt, si bien que quelque temps plus tard on a un nouveau robot occupé à collecter les mêmes matériaux.
L’idée était toute simple : même si la fabrication du premier groupe de réplicateurs était fort coûteuse, ceux-ci se reproduiraient comme des lapins dès qu’on les aurait lâchés sur la Lune, et il suffirait ensuite d’activer leur programme pour les orienter vers la Base lunaire ; comme seule une infime partie des matériaux extraits servirait à la réplication, la Base hériterait de quantités fabuleuses d’oxygène, de fer, d’aluminium, et cetera.
La conception des réplicateurs s’inspirait délibérément de celle d’un organisme vivant, apte à se répandre sur une vaste superficie, à tirer son énergie de la lumière et à extraire de petites quantités de matériaux à partir de minerais présents en abondance. Les programmes qui les régissaient étaient évolutifs ; ils étaient capables d’obtenir des matériaux rares en exploitant systématiquement tous les sites qui leur semblaient prometteurs, d’altérer leurs instructions afin d’essayer différentes stratégies et de « marchander » les uns avec les autres.
Ça, c’était la théorie. En pratique, si les réplicateurs se répliquèrent comme prévu, le système qui les contrôlait depuis la Base lunaire se trouva assujetti à un phénomène que personne n’avait prévu : l’économie de marché.
Les ennuis commencèrent lorsque le gallium fut adopté comme monnaie d’échange. De tous les éléments recherchés par les réplicateurs, le gallium nécessaire à certains de leurs semi-conducteurs se révéla le plus difficile à trouver ; les robots eurent vite fait de comprendre que celui d’entre eux qui possédait du gallium pouvait l’échanger contre tout ce qu’il voulait. Nombre d’entre eux délaissèrent tous les autres minéraux en faveur du gallium, si bien qu’au bout d’un certain temps ils en possédaient tous, ainsi que les autres éléments présents dans les minerais dont ils l’extrayaient.