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— DICTRON, RETOUR EN ARRIÈRE ET RACCORD. À présent qu’une opération militaire de l’ONU a accidentellement envoyé dans l’atmosphère cent soixante-treize milliards de tonnes de méthane, et compte tenu du fait que, par le passé, un tel phénomène a causé de brèves périodes de réchauffement intense, que va-t-il nous arriver ? Devons-nous évacuer la moitié de l’humanité vers les montagnes ? Allons-nous perdre les Pays-Bas, la Floride et le Bangladesh à mesure que montera le niveau de la mer ? Verrons-nous des champs fertiles se transformer en Sahara et éclater de nouvelles famines ? Aurons-nous droit à un déluge ou à une tempête ?

» Personne n’accepte de répondre à ces questions, et j’ai fini par comprendre que ce que les autorités cherchent à nous cacher, ce n’est pas l’imminence d’une catastrophe planétaire mais leur totale ignorance ; en dépit des progrès de la science, nous attendons de savoir si nous serons frappés par la foudre ou par le tonnerre…

Non, ça ne colle pas, c’est trop mélodramatique. Non, ça colle. Ce qu’il nous faut, c’est du mélodrame… le mélo a toujours payé, et sa ligne est de plus en plus courte. Mais cette métaphore n’est pas la bonne.

— DICTRON, RETOUR EN ARRIÈRE, RACCORD ET EFFACEMENT. En dépit des progrès de la science, nous attendons encore de savoir quel sera notre sort – mais une chose est sûre, il va se passer de grandes choses. Nous avons frappé la Nature à coups de marteau, et nous restons face à elle pendant qu’elle médite sa riposte.

Ça se présente bien. Elle devra encore bosser sur son texte, mais il est foutrement plus percutant que toutes ses récentes tentatives.

Elle finit par passer toute la journée dans sa voiture ; elle la règle sur alimentation automatique, si bien que le plein est fait automatiquement lorsque c’est nécessaire. Son texte subit six révisions successives, et quand elle s’en estime satisfaite, Reniflements est devenu un petit programme sympa de vingt minutes, plein d’images en gros plan d’experts évasifs et de graphiques animés quasiment parfaits. Pour mettre au point son petit speech, elle utilise le dispositif qu’elle a acheté d’occase il y a une éternité : le téléprompteur et la caméra sont accrochés au plafond, et elle s’allonge sur le lit au-dessus d’un réflecteur bleu pâle. Puis elle efface le réflecteur de l’image, le remplace par le logo qu’elle vient de concevoir pour Reniflements, et le produit fini est à la hauteur de ce qu’on voyait sur les chaînes pro il y a une trentaine d’années.

C’est dans la boîte.

— DICTRON : LANCEZ RENIFLEMENTS NUMÉRO UN, NET PUBLIC SOUS COPYRIGHT, DROITS D’ACCÈS VERSÉS À BERLINASTANDARD…

— AJUSTÉS POUR INFLATION ? demande le Dictron.

— AJUSTÉS POUR INFLATION, confirme-t-elle. (Et sujets à augmentation dans le proche avenir, ajoute-t-elle mentalement.) CHAPEAU DE PRÉSENTATION : RENIFLEMENTS EST UN PROGRAMME DE VINGT MINUTES À FRÉQUENCE RÉGULIÈRE, REDIFFUSION AUTORISÉE DANS LES MARCHÉS NON COMPÉTITIFS AINSI QU’EN TRADUCTION, DROITS À VERSER À BERLINASTANDARD. AJUSTÉS POUR INFLATION.

— CONFIRMATION ?

Le Dictron lui relit ses instructions ; elle les confirme ; elles sont transmises au net.

Il faut fêter ça. Reniflements no 1 est un chouette bulletin, même si personne ne doit le consulter… et ses tripes lui disent que quelqu’un va s’y intéresser.

Elle se range sur une aire de repos, branche la voiture sur un appareil qui va la nettoyer et la désodoriser, en changer le pot hygiénique et la bombarder d’ultraviolets et de micro-ondes pour qu’elle ne sente plus le fauve à son retour. Son sac de voyage en bandoulière, elle se dirige vers les douches publiques ; son programme : se laver, se changer, se restaurer, et ensuite une bonne sieste dans la voiture.

En son temps, ce pauvre Ernie Pyle était moins bien loti.

Après avoir raccroché. Carla Tynan s’aperçoit qu’elle n’a plus envie de reprendre son bain de soleil. Ce putain d’astro de Louie l’a fait mouiller, et même si personne n’est là pour la voir, le Pacifique étant désert jusqu’à l’horizon dans toutes les directions, elle n’a pas le cran de se masturber en plein air. Se traitant mentalement de mère-la-pudeur, elle descend se soulager dans sa cabine.

Cela fait, tandis que Mon Bateau oscille doucement sur les flots, elle se met à comparer en détail les chiffres donnés par Louie à ceux fournis par la NOAA. Elle n’est guère surprise de constater que ces enfoirés de politiciens ont minimisé la gravité de la situation, mais elle est étonnée par les proportions dans lesquelles ils ont truqué les chiffres.

Eh bien, un des avantages de l’indépendance, c’est qu’on est en mesure de tirer ses propres conclusions. Elle dispose de plusieurs petits modèles de météo globale et d’un système informatique capable de les mettre en corrélation. Elle attrape les câbles fibrop adéquats, qu’elle n’avait même pas sortis de leur emballage, et se met au boulot.

Première chose à faire : déterminer le taux exact de concentration de méthane dans l’atmosphère à partir des données transmises par Louie. Au bout d’une minute, le résultat s’affiche sur l’écran.

Elle pousse un long sifflement. Les échos perçants rebondissent sur les cloisons de la cabine, et elle s’ordonne mentalement de ne plus jamais recommencer, même si la situation le justifie, comme c’est d’ailleurs le cas. La concentration n’est pas six fois plus élevée que la normale mais dix-neuf fois.

Comme on lui a demandé d’étudier l’aspect « cyclone » du problème, elle opère un rapide et grossier calcul de coin de table dans cette direction. Tant de méthane signifie tant d’énergie captée ; quarante pour cent de cette énergie se retrouve à la surface de l’océan ; dans les zones de formation d’un cyclone, les eaux de la surface se réchauffent de un à six degrés Celsius, le réchauffement augmentant à mesure qu’on monte vers le nord, ce qui accroît encore l’énergie disponible pour un cyclone.

Elle considère les chiffres ; le cyclone type qu’elle obtient est douze fois plus puissant que le plus violent ouragan jamais observé.

Et elle n’a pas encore déterminé l’étendue que prendront les zones de formation de cyclones.

Mais elle a déjà arrêté une conclusion, qu’elle met aussitôt en pratique. Elle règle son pilote automatique, fait plonger Mon Bateau pour profiter de sa vitesse en mode submersible, et fonce vers le sud. Le Pacifique nord ne va pas tarder à devenir dangereux.

« Mamie le Président » se sent plus proche de la condition de grand-mère que de celle de président. Il est déjà arrivé à Brittany Hardshaw de prendre des décisions dans l’urgence, de se planter dans les grandes largeurs et de passer des années à justifier ses actes quand c’était nécessaire ; elle sait qu’elle a fait exécuter au moins un innocent et, durant son administration, les États-Unis ont perdu un peu plus de cinq cents soldats, pour la plupart très jeunes, dans divers points chauds du globe. Elle a envoyé son vieil ami le juge Burlham servir de médiateur au Liberia, sachant que c’était dangereux, et le soir même à la télévision, elle l’a vu se faire déchiqueter par une mitraillette à sa descente d’avion. Elle aurait pu se croire assez endurcie pour résister à tout.

Le rapport de Harris Diem est posé sur son bureau. Il lui expose dans ses pages le tour qu’il a joué aux types de la NOAA avec l’aide des scientifiques de la NSA : ils leur ont transmis des données truquées, puis ils les ont espionnés alors qu’ils élaboraient un modèle, ils ont copié ce modèle depuis leur planque toute proche, et ils ont fourni les données exactes à leur copie. Un petit chef-d’œuvre dans la catégorie coup fourré. Le président des États-Unis dispose désormais de la seule évaluation correcte de la situation climatique du globe.