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Officiellement, elle recevra les résultats des travaux de la NOAA dans deux ou trois jours, mais ce rapport secret est la seule vérité qui vaille – dans la mesure où un modèle informatique peut exprimer une vérité. Officiellement, elle transmettra le rapport de la NOAA à l’ONU, et Rivera s’en servira pour définir sa politique.

Ce qui signifie que celle-ci est condamnée à l’échec car fondée sur des données inexactes, et que Hardshaw sera dans la position d’en tirer un avantage certain.

Le problème, c’est que la situation est encore pire que ce qu’elle avait pu imaginer. Un des types de la NSA – un jeune Afro-Américain à la voix douce et aux allures d’étudiant brillant ou de prof de lycée – lui a expliqué en détail que les phénomènes en jeu n’obéissaient à aucune « progression linéaire », en d’autres termes : « Quand l’input est doublé, l’output n’est pas nécessairement doublé – il peut être quadruplé, octuplé ou diminué de moitié… les fonctions non linéaires sont complexes. »

Le rapport qui sera rendu public et communiqué à l’ONU affirme que l’été prochain verra l’émergence d’une vingtaine d’ouragans, de typhons et de cyclones d’une violence inconnue à ce jour, de sécheresses radicales dans les zones tempérées et de moussons dévastatrices dans les tropiques ; les neiges d’Afrique de l’Est se transformeront en glaciers et la Colorado River cessera probablement de couler ; la famine, les inondations et les tempêtes causeront la mort de plusieurs dizaines de millions de personnes… mais tout cela est bien en dessous de la vérité.

D’après le vrai rapport, le monde va être la proie de plus de soixante-dix cyclones d’une violence incommensurable pour la plupart sans précédent dans l’histoire. Il n’y aura pas de sécheresse, mais le cycle des précipitations va s’accélérer de façon drastique : nombre de barrages seront détruits et la plupart des lacs asséchés de l’Ouest retrouveront leurs eaux. Tempêtes et altérations climatiques auront pour effet de ravager les forêts et les cultures. Il sera probablement impossible de sauver les Pays-Bas et très certainement impossible de sauver le Bangladesh ainsi que les grands deltas. Certaines îles du Pacifique seront rayées de la carte et, dans l’hémisphère Sud, les glaciers de l’Antarctique gagneront en volume durant l’hiver austral pour fondre plus rapidement que d’ordinaire en octobre et novembre. Les conséquences de ce dernier phénomène sont encore imprévisibles.

Le chiffre des pertes arrêté au mois de septembre est de deux cent soixante-dix millions.

Plus d’un quart de milliard de personnes.

Les États-Unis et les Nations unies ne peuvent rien faire pour les sauver. La puissance économique et militaire des USA ne suffit plus à faire d’eux le leader de la planète – ça fait un moment que Hardshaw en a conscience, mais ce sont des choses qu’on hésite à déclarer aux électeurs. Depuis le Flash de 2016, qui a causé la disparition du gouvernement et des trois quarts des archives financières du pays, elle n’a cessé d’œuvrer au redressement de la puissance américaine, d’abord en tant qu’ambassadrice des USA auprès de l’ONU, puis en tant qu’Attorney General et finalement en tant que président.

Elle a lutté pour préserver ce qui restait de la souveraineté américaine, elle a profité de toutes les occasions pour empêcher la République de devenir un simple satellite de l’ONU. Elle a conservé suffisamment de forces armées pour pouvoir engager des actions unilatérales, s’est alliée avec toutes les puissances disposées à se colleter avec le Secrétaire général, s’est débrouillée pour grappiller toutes les miettes que l’ONU laissait tomber à sa portée… alors que, pendant ce temps, et suite à la destruction de Washington par des terroristes, le budget des USA était financé pour un tiers par des prêts onusiens.

Une nouvelle fois, Harris Diem s’est montré d’une efficacité redoutable. Il a monté cette opération comme un pro. Il avait prévu que Carla Tynan recevrait les véritables données de son ex-mari, mais cette fuite a eu plusieurs jours de retard sur leurs prévisions et n’affectera pas leur plan.

Si l’ONU se plante, elle n’y survivra pas. L’Émeute globale a prouvé que c’était possible, et cette crise est encore plus grave. Non seulement Hardshaw est en mesure de restaurer la souveraineté américaine, mais en outre elle peut anéantir « le gouvernement mondial qui s’avance masqué », comme l’ont baptisé ses proches et elle-même.

Cela fait quinze ans qu’elle œuvre sans se décourager pour que les États-Unis redeviennent la première puissance mondiale.

Il lui suffit de mettre sur pied une équipe prête à exploiter la situation. Les USA vont perdre La Nouvelle-Orléans, Tampa, Miami et Corpus Christi, mais ils y survivront. Et le reste du monde sera anéanti. À moins que l’ONU n’apprenne la vérité et ne réagisse assez vite.

Et si l’ONU réussit à s’en tirer… on pourra dire adieu à la suprématie américaine.

D’après la NSA, il est impossible de dire ce que fera l’ONU si elle leur transmet le vrai rapport. Quoi qu’il en soit, dans quelques mois – quand il sera sans doute trop tard –, ils comprendront qu’ils se sont fait avoir et la rendront probablement responsable. Aucune importance ; s’il faut en passer par là, elle est prête à se rendre à l’Assemblée générale pour y être exécutée lors d’une cérémonie publique – à partir du moment où la chute de l’ONU et le réveil de l’Amérique auront été assurés.

Mais, ajoute la NSA, si l’ONU réagit à temps, les pertes en vies humaines seront ramenées à une centaine de millions. Par conséquent, si Brittany Hardshaw décide de s’en tenir à son plan initial, elle causera la mort de cent soixante-dix millions de personnes.

Sa place sera assurée dans les livres d’histoire. Elle aura tué plus de gens que Hitler, Staline et Mao réunis.

Et si elle dit la vérité à l’ONU, cela l’obligera à communiquer les vraies données à la NOAA, donc à dévoiler le plan qu’elle avait formulé, ce qui la contraindra probablement à démissionner si le Congrès souhaite sauver ce qui reste de l’autonomie américaine. Ce qui ruinera les dernières chances d’accéder à une véritable indépendance nationale.

Elle considère les portraits accrochés aux murs ; elle les a choisis avec soin : Washington, Adams, Jefferson et Madison, qui ont fondé l’indépendance américaine ; Lincoln, qui a sauvé la République ; Truman, Eisenhower et Kennedy, qui l’ont armée jusqu’aux dents. En toute honnêteté, peut-être aurait-elle dû faire figurer Franklin Roosevelt aux côtés de ces trois-là, et ce pour les mêmes raisons… mais c’est lui qui a créé l’ONU.

— Alors, que feriez-vous à ma place ?

Elle sursaute sur son siège. Elle n’a pas voulu parler à haute voix.

Les deux rapports sont posés sur son bureau, et elle considère un long moment leurs couvertures quasiment identiques, mais son choix est fait.

Les choses avaient si mal commencé que Klieg n’aurait jamais cru qu’elles finiraient aussi bien. Glinda Gray ne s’était pas trompée : Derry était ravie qu’il s’intéresse à sa mère et le déjeuner dans « un petit restaurant qui sert du véritable crabe dans une atmosphère factice », ainsi qu’il leur avait décrit l’établissement en question, a été un succès total. À présent, Glinda et lui boivent un verre dans le « patio des parents », saluant de temps à autre Derry sur son cheval ; leur conversation porte surtout sur leur jeunesse et sur le manque d’ambition dont fait preuve la majorité de leurs contemporains.