Les nuages alentour sont réduits en lambeaux et forment une muraille blanche ultrarapide ; les nuages piégés dans la colonne en sont évacués et disparaissent aussitôt, laissant une portion de ciel d’azur au-dessus des eaux écumantes.
La colonne centrale est devenue un œil, la tempête un cyclone.
Le problème quand on souffre d’un chagrin d’amour à Tapachula, se dit Jesse, c’est que les gens y sont si sympa qu’en moins de quinze jours non seulement ils sont tous au courant mais en outre ils ont tous des conseils à lui donner. Ces conseils se répartissent en trois types : le type macho, provenant des représentants du sexe fort, qui lui conseillent d’oublier cette chica et de s’en trouver une autre ; le type romantique, offert par les femmes plus âgées, qui lui affirment qu’il doit rester fidèle à Naomi et que de toute façon les autres candidates ne manquent pas ; et le type pragmatique, dispensé par les trois adolescentes qui tapinent près de chez lui et qui lui disent chaque soir qu’elles seraient ravies de consacrer toute leur expertise à lui faire oublier son mal d’amour.
Il reçoit les deux premiers types de conseil avec une attention extrême et un sourire poli ; quant au troisième type, il est parfois tenté mais trop fier pour succomber à la tentation.
Tapachula est un lieu agréable où soigner un cœur brisé. Les arbres étrangement taillés du Zócalo recèlent quantité de coins d’ombre d’où il imagine que Naomi va soudain émerger ; l’abondance de cafés à l’est et au sud des jardins lui permet d’arroser son chagrin quand il le veut.
Et puis il assiste tous les soirs à la fameuse promenade. Celle-ci ne ressemble guère à l’évocation qu’en fait le guide touristique, qui parle de « jeunes hommes galants vêtus à la dernière mode latino et de señoritas aux yeux pétillants surveillées par leurs tantes vigilantes », mais d’un autre côté, quel touriste aurait envie de contempler « des hommes qui, après une dure journée de travail, revêtent leurs plus beaux atours pour conter fleurette à de jeunes ouvrières élégamment vêtues » ? Autant aller traîner dans un centre commercial américain.
Mais Jesse est néanmoins tout à son aise quand vient l’heure de la promenade. Il ressemble à un jeune premier du style vingtiémiste ; en le voyant, on l’imagine dans le rôle du Jeune Flic, du Bouillant Shérif adjoint, du Jeune Pilote téméraire ou du Brillant Jeune Docteur – bref, dans la peau d’un futur héros, et la plupart des jeunes filles du coin ont été conditionnées pour être attirées par les hommes comme lui, lesquels sont fort rares à Tapachula. Difficile de rester le cœur brisé lorsque, toutes les deux ou trois minutes, une beauté aux yeux de braise agite ses cheveux noir de jais, vous lance un sourire adorable et – d’un vif mouvement des hanches – fait ressortir sous le tissu une poitrine conquérante ou de jolies fesses bien rondes. C’est presque aussi revigorant qu’un verre de bière locale.
Et, bizarrement, cela l’aide dans son travail car, comme il ne réagit à aucune de ces avances, il ne suscite pas la jalousie de ses élèves du sexe masculin. Ses peines de cœur semblent en fait les rapprocher de lui ; les jeunes Mexicains se laissent souvent aller quelque temps à des chagrins de ce type, mais Jesse sait bien que c’est grâce à ses revenus qu’il peut se permettre de faire durer le sien – comme il n’est pas obligé de se marier pour quitter le domicile parental, peu lui importe de laisser passer une occasion pendant qu’il se complaît dans sa mélancolie.
Il existe d’autres bénéfices. Jesse a enfin réussi à maîtriser les fondements de l’ingénierie : ça fait deux mois qu’il enseigne en espagnol les matières qu’il a étudiées lors de ses deux premières années de fac, et le fait de traduire ses connaissances dans une autre langue et de répéter plusieurs fois la même chose a fermement ancré le sujet dans son esprit. Toute fausse modestie mise à part, il sait qu’il n’aura aucune peine à décrocher sa Maîtrise une fois qu’il aura regagné l’U d’Az.
Tous les soirs, il se rend dans un café où il boit trois bières par heure durant trois heures, ce qui fait qu’il est légèrement gris au moment de manger la cena, après quoi il rentre chez lui et dort comme une masse.
De temps à autre, un de ses élèves – peut-être en a-t-il marre de la promenade, peut-être est-il tout simplement curieux, ou peut-être espère-t-il attirer l’attention d’une fille – vient s’asseoir à sa table pour boire en sa compagnie. En général, sa sobriété s’en ressent, car il se retrouve embarqué dans un duel dont le but est de savoir qui paiera le plus de tournées.
C’est à ces moments-là qu’il reçoit des conseils du type macho et commente avec son compagnon la beauté des filles qui passent… et aussi celle de Naomi. Jesse se dit parfois qu’il devrait avoir honte de lui, mais en fait il n’en est rien – et d’ailleurs, que savait-il vraiment de Naomi à part qu’il la trouvait mignonne et qu’il aurait fait n’importe quoi pour se la taper, y compris écouter ses élucubrations de Profonde ?
Cette réflexion lui semble carrément philosophique, et ça tombe bien car ce soir il est en compagnie de José, qui est enclin à philosopher. Il lui faut un certain temps pour formuler sa question – doit-il éprouver un sentiment de honte ou de culpabilité du fait qu’il n’éprouve aucun sentiment de honte ni de culpabilité ? –, non pas parce que José est stupide mais parce que José est fin saoul – il a pris de l’avance sur Jesse et ne semble pas disposé à ralentir l’allure.
Finalement, Jesse réussit à formuler sa question en termes clairs : a-t-il une obligation de honte envers Naomi, car ce qui lui manque le plus, ce n’est ni le temps qu’ils ont passé ensemble, ni les conversations qu’ils ont eues, ni même ses grands yeux marron et ses cheveux si doux, mais la sensation qu’il éprouvait quand il lui pelotait les seins ? Jesse doit-il chercher en lui des sentiments plus nobles ?
José réfléchit durant un long moment. À deux reprises, il lève la main comme s’il allait prendre la parole, le visage illuminé comme s’il venait de résoudre un problème ardu, mais c’est à chaque fois pour se raviser et rester muet.
Jesse hoche la tête d’un air grave, lui signifiant par là qu’il a conscience du caractère délicat de sa requête, et fait un signe au serveur (qui a en permanence le sourire aux lèvres, comme si chacun de ses clients avait commis une faute de goût dans sa vêture ou sa conversation). Deux verres de bière – une blonde au goût amer qui accompagne à merveille les fruits de mer – apparaissent sur leur table, et José continue de réfléchir aux problèmes posés à Jesse par la nature de ses sentiments.
Jesse avale une petite gorgée de bière, appréciant la fraîcheur qui envahit son palais, et se rend compte que lui-même est presque ivre.
Soudain, les yeux de José s’éclaircissent et il prend enfin la parole.
— Non.
— Non ?
— Non, compadre, non.
— Je n’ai donc pas tort de penser à Naomi uniquement en termes physiques ?
— En termes physiques ?
— Tu sais bien. Ses seins, son corps…
— C’est vrai qu’elle est bien roulée.
Pris d’un doute, Jesse se penche vers José pour l’examiner de plus près. Il est déjà tard, et sous ces latitudes le soir tombe dès sept heures et demie, si bien qu’il ne distingue que les méplats du visage de José à la lueur des chandelles ; ses yeux demeurent invisibles, deux puits sans fond.
— Tu te rappelles quelle était la question ?
— Non, dit José en souriant. Mais la réponse est quand même non, compadre. Car dans tous les cas, paco, les seules questions que tu poses ont rapport avec Naomi, et la réponse est par conséquent toujours la même : non.