— Dans le quart d’heure qui suivra votre feu vert.
Wheatstone serre les mâchoires et incline la tête sur la gauche.
— Vous l’avez.
Elle a l’air farouchement décidée en faisant ça, se dit Redalsen. Quand le conseil d’administration visionnera l’enregistrement, elle aura droit à son approbation pleine et entière – probablement.
Le représentant du gouvernement leur fait perdre deux minutes supplémentaires pour souligner le fait que la facture sera payée soit par le NAOS soit par l’IFM. Mais la décision est prise, c’est déjà ça.
— Il ne vous faut vraiment qu’un quart d’heure ? demande Crandall alors qu’ils quittent la pièce.
— Dix minutes si j’y arrive. Tout est modulaire et il me suffit de mettre les éléments en ligne – en principe, ils sont tous branchés sur la tour de lancement. Dans le cas contraire, il va falloir prendre le sous-marin.
— Eh bien, exécution.
Redalsen ne prend même pas la peine de faire remarquer à Crandall qu’il n’est pas sous ses ordres, tellement il est soulagé de pouvoir enfin agir. En quelques minutes, l’ascenseur le conduit à la salle de contrôle ; à en croire les écrans de télémétrie, la situation est plus ou moins normale, mais chaque vague fait osciller le Monstre d’une hauteur de un mètre.
— Okay, dit-il à son équipe (huit minutes se sont écoulées depuis que la procédure a été entamée), vous avez la trajectoire de retombée ?
La réponse est affirmative.
— Très bien. Puisque le point d’impact ne présente aucun danger pour personne, démarrez le compte à rebours et envoyons notre oiseau dans le ciel.
Deux minutes plus tard, on entend le « zéro » et plusieurs douzaines de voyants se mettent au vert. L’espace d’un instant, le Monstre semble sur le point de céder aux assauts des éléments déchaînés, mais son système de guidage tient le coup, ses jets fusent dans toutes les directions, il entame son ascension et, quelques minutes plus tard, il retombe vers une parcelle d’océan déserte située au sud de Hawaii.
Ils assistent à son départ sur l’écran radar.
— J’ai participé à plus de cent lancements, commente un technicien, et c’est la première fois que je n’entends pas un bruit.
— Même si la tempête nous permettait d’ouvrir les vitres, elle fait un tel boucan qu’on n’entendrait pas la fusée, réplique Redalsen. Même la réception radar est brouillée, et elle a à peine parcouru quarante kilomètres.
— Les nuages se comportent de façon bizarre, dit un opérateur radar. Regardez cette tache noire sur l’écran…
— C’est l’œil du cyclone, dit Crandall en entrant dans la salle. Qu’avez-vous retiré de ce lancement, Mr. Redalsen, hormis le fait que vous nous avez débarrassés de cette bombe ?
— Les données sont identiques à celles des simulations, répond-il en souriant, mais nous avons prouvé au gouvernement que nous pouvions effectuer un lancement dans des conditions extrêmes.
Crandall semble s’autoriser un sourire.
— J’espère que vous ne cherchiez pas aussi à prouver qu’une fusée est faite pour voler et non pour couler.
— Mais nous l’avons coulée, capitaine. Nous l’avons coulée plus loin que prévu, voilà tout.
Le sourire de Crandall est quasiment humain.
— Bien raisonné. Je suis venu vous voir pour vous expliquer ce que vous montrent vos écrans : ce cyclone va seulement nous effleurer, mais c’est quand même le plus violent que vous ayez jamais vu. Son œil a un diamètre de quatre-vingts kilomètres et on estime à près de deux cent vingt nœuds la vélocité du vent sur le mur de l’œil. Heureusement, il va passer assez loin de nous… ce qui fait que le vent n’atteindra que dix-neuf ou vingt degrés sur l’échelle de Beaufort.
L’échelle de Beaufort est établie à partir des manifestations observables du vent et des dégâts qu’il occasionne ; elle a été conçue en partie parce que les témoins d’une tempête n’ont pas toujours le temps de consulter les instruments de mesure classiques. Officiellement, le degré 12 est associé à un cyclone ; en ce moment, le vent atteint le degré 8, et en temps normal Redalsen ne procède jamais à un lancement au-dessus du degré 6. Il laisse échapper un long sifflement.
— Si je ne m’abuse, vous souhaitez que nous restions en alerte afin de recueillir des données pour la NOAA.
— En fait, je n’en ai aucune envie, mais c’est la NOAA elle-même qui nous le demande, et elle est prête à nous payer pour ça. Et puis si vous restez ici, les gens seront moins serrés dans l’abri souterrain. Mais je me dois de vous avertir : comme il n’y a jamais eu de cyclone majeur dans cette région, la station n’a été conçue que pour résister à des vents de vingt-deux beauforts au maximum – ce qui risque d’être juste, d’autant plus que la prévision que je viens d’avoir a une marge d’erreur de cinq degrés. Donc, si vous décidez de rester à vos postes et d’enregistrer ce qui se passe, la NOAA et le NAOS vous en seront reconnaissants… mais c’est un gros risque. La prime que vous recevrez en tiendra compte, si ça vous intéresse.
Redalsen hoche la tête.
— Je reste ici, mais je ne force personne. Ceux d’entre vous qui veulent gagner l’abri peuvent le faire tout de suite. Est-ce que les gens seront en sécurité là-bas ?
— En principe – l’abri a été creusé à cent vingt mètres de profondeur. Ses occupants n’auront sans doute aucune idée de ce qui se passera à la surface. J’y ai déjà fait emmener les enfants et toutes les personnes qui n’étaient pas de service. Je recevrai vos rapports depuis le pont.
— Vous allez vous installer là-haut pour observer la tempête ? demande Redalsen.
Le pont se trouve quarante mètres au-dessus de la salle de contrôle, ce qui accroît sa vulnérabilité.
— Bien obligé. Quand je parlais de ce chapitre sur les cyclones, ce n’était pas de la blague. J’ai fait cette expérience à deux reprises, la première avec un vent de treize beauforts et la seconde avec un vent de quinze, ce qui n’est pas rien… mais je ne peux pas laisser passer cette occasion. Peut-être que ça me permettra de compléter mon œuvre.
Redalsen ne peut s’empêcher de lancer une pique.
— Quand vous rédigerez la nouvelle version, rappelez à vos lecteurs qu’il est vital d’ancrer leur navire avec des piliers de béton.
— À condition qu’ils tiennent, répond Crandall en lui rendant son sourire. Quoi qu’il en soit, le pire sera passé au lever du soleil – cette saloperie est plus rapide qu’une tempête n’a le droit de l’être. Si la salle de contrôle, le pont, la cuisine et le mess sont encore là demain, je vous retrouverai au petit déjeuner.
Il se retourne et s’en va, et Redalsen a presque envie de le saluer. La plupart des techniciens les plus âgés préfèrent rejoindre leurs familles dans l’abri, mais comme il dispose de plusieurs jeunes ingénieurs attirés par la perspective d’une prime, il n’a aucun mal à structurer son équipe réduite.
— Okay, l’essentiel est de vous assurer que tout est enregistré et de surveiller vos écrans au cas où surviendrait un phénomène inhabituel.
— Mr. Redalsen ? demande Gladys Hmau.
Elle a dans les yeux cette lueur de malice qui ne manque jamais d’inquiéter ses supérieurs.
— Oui, Ms. Hmau ?
— Qu’est-ce qu’on doit considérer comme inhabituel quand survient un cyclone majeur ?
Il éclate de rire.
— La perte du sens de l’humour, par exemple. Contentez-vous d’ouvrir l’œil et d’observer le plus de choses possible : les images radar anormales, les oscillations de la tour, bref, tout ce qui vous paraît plus grave que les effets d’une tempête ordinaire.