Passionet envoie cette dernière interviewer un paquet de parents affligés. Elle fait montre d’une chaleur qui inspire la confiance, et c’est avec beaucoup de brio qu’elle hésite entre ses deux partenaires ; évidemment, toute histoire d’amour est condamnée d’avance dans une telle situation, et plusieurs millions de branchés pleurent avec elle lorsque Rock et Quaz décident que leur reportage est trop important pour qu’ils laissent une femme détruire leur équipe. (Mais avant cela, Rock a offert du champagne à Surface sur une plage dévastée, où il l’a ensuite baisée au clair de lune, et Quaz l’a quasiment violée dans une ruelle après lui avoir arraché sa petite culotte – ils ont joué à pile ou face pour se répartir les rôles, et c’est Quaz qui a hérité de celui de la brute de service.)
Le succès de Surface O’Malley est immédiat et les dirigeants de Passionet sont ravis : ce n’est pas tout à fait la copie conforme de Synthi Venture, si bien que les deux femmes peuvent devenir de vraies rivales ; le public aura droit à une année de crêpage de chignons avant qu’elles ne deviennent les meilleures amies du monde.
Pendant ce temps. Rock et Quaz dénichent les preuves que les détectives de Passionet ont trouvées dès les premiers jours et les agitent devant les médecins hawaiiens, qui nient tout en bloc et les menacent d’un procès. Les hommes branchés sur Rock se sentent une nouvelle fois assurés de leur efficacité et de leur noblesse de cœur ; les hommes (et les quelques femmes) branchés sur Quaz éprouvent une nouvelle bouffée de désespoir existentiel – décidément, ce monde est bien laid, le moindre instant de joie y coûte le prix fort, mais un homme honnête et courageux comme Quaz arrive quand même à y jouir du plaisir de coincer quelques salauds, sans parler de l’amitié indéfectible d’un mec comme Rock… et des parties de jambes en l’air avec la belle Surface.
Le cyclone, toujours aussi indifférent à la détresse humaine comme le soulignent les médias, ne frappe pas l’Indonésie contrairement aux prévisions, mais les raz de marée qui l’accompagnent causent néanmoins de graves dégâts dans la région et jusque dans le delta du Mékong.
Durant une journée entière, on perd tout contact radio avec la station météo japonaise de Minami-Tori-Shima, et les médias parlent déjà d’un « nouveau Kingman Reef », mais les ingénieurs nippons sont retrouvés indemnes, seuls leurs instruments ayant souffert de la tempête.
Depuis son passage à Kingman Reef, le cyclone a régulièrement perdu de sa puissance et, tout en restant le plus violent jamais observé de toute l’Histoire, il commence à regagner les limites du concevable. Les scientifiques s’empressent d’en informer les médias ; ceux-ci, qui ont désespérément besoin d’un nouveau scoop, annoncent alors que la crise est passée, même si la tempête est encore là, ou qu’elle sera passée après que la tempête aura frappé Kyushu ou Honshu.
Ces spéculations n’ont rien de déraisonnable. Si ce cyclone était normal, il suivrait un trajet classique dans le Pacifique nord et irait ravager le Japon ; les précédents ne manquent pas. Les cyclones de l’hémisphère Nord ont une course difficilement prévisible dans ses détails, mais ils se déplacent en général vers le nord et vers l’ouest, et celui-ci, en dépit de son caractère exceptionnel, se conforme à cette règle – pour l’instant.
Si bien que lorsqu’il fait demi-tour vers l’est dans l’après-midi du 25 – gagnant en force et en vitesse, suivant une trajectoire située bien plus au nord que celle d’un cyclone classique –, les médias ne se font guère l’écho des protestations de la communauté scientifique. Il n’y a personne dans ce coin de la planète et le cyclone ne fait plus la une ; il ne la refera plus jamais, à moins qu’il ne décide de foncer sur Hawaii.
Durant ces dix dernières années, John Klieg a été amené à intervenir dans le monde entier, du moins le croyait-il. Il se rend compte à présent qu’il a raté nombre de ses recoins les plus sordides, et il se prend à espérer qu’il n’en existe pas de plus sordide que Novokuzneck, capitale de la République sibérienne. Il savait qu’il s’agissait d’une ville-champignon – la Sibérie elle-même est une nation-champignon, bon sang –, mais il avait imaginé quelque chose de plus proche des villes frontières de l’Amérique ou de l’Alaska, voire de la forêt amazonienne : un lieu malfamé, mal fréquenté, mal dégrossi, mais caractérisé par une authentique activité. Quand il était au lycée, il avait été frappé par un poème parlant de cités aux larges épaules, et c’est ainsi qu’il imaginait les villes-champignons.
Il ne s’attendait pas à ça. Le centre d’affaires a été bâti durant la décennie écoulée, à une bonne distance de l’ancien centre-ville, si bien que l’ensemble est nettement déséquilibré. En outre, ledit centre d’affaires se réduit à des buildings déserts aux loyers exorbitants, du fait de la spéculation actuelle sur les espaces de travail. Autour de la ville, le prix du terrain est soumis à des variations allant du zéro à l’incommensurable, conséquence de l’incertitude qui règne quant au tracé des futures ziplines.
Pour l’instant, la zipline existante couvre en tout et pour tout six pâtés de maisons, tous situés dans le Centre Abdulkashim, et bien que son parcours puisse être effectué à pied en moins de dix minutes, il y a un départ toutes les heures les lundis, mercredis et vendredis.
La totalité des habitants de Novokuzneck s’affaire avant tout à acquérir des droits ; à l’instar des onze dictateurs qui l’ont précédé, Abdulkashim a été porté au pouvoir par l’armée, mais c’est en tenant deux de ses promesses qu’il a réussi à conserver ce pouvoir : il n’a pas cessé d’accroître la puissance de l’armée et de réduire celle de toutes les autres agences gouvernementales. Ses opposants ne disposent d’aucun programme de rechange.
Novokuzneck n’est pas la première ville de la planète à s’étouffer dans sa pollution, mais c’est la dernière en date et cette pollution n’est pas près de disparaître. Quand le soleil parvient à transpercer le smog, ce qui n’arrive que rarement, on découvre une ville flambant neuve mais déjà ravagée par la suie, les gaz d’échappement et les eaux usées – ce qui n’empêche pas le bâtiment d’être en plein boum, la création d’une zone franche attirant toutes sortes d’entreprises désireuses d’échapper à l’impôt.
Rien de nouveau sous le soleil, se dit Klieg. Il ne manque jamais d’être étonné par les réactions que suscite le monde des affaires ; celui-ci est conçu pour répondre à la demande dans le cadre de la loi, celle-ci comme celle-là étant déterminées par les consommateurs et les citoyens.
Ce qui le déconcerte, ce n’est pas que cette ville soit devenue une jungle mais que cette jungle soit totalement improductive. Il sait parfaitement que GateTech ne produit strictement rien et empêche parfois ses concurrents de produire quoi que ce soit ; cela ne le dérange pas. Mais au moins son entreprise conçoit-elle des installations agréables et confortables, des usines aux allures de campus où ses employés ont envie de venir travailler. Tous les immeubles de GateTech sont propres, sûrs et conviviaux, car Klieg a compris depuis longtemps que ce type d’environnement est le plus propice à la créativité.
Rien à voir avec Novokuzneck. La plupart des cheminées appartiennent aux centrales électriques municipales, qui seront mises hors service dès l’ouverture de l’usine à fusion (c’est pour très bientôt – dès que le jeu des pots-de-vin aura désigné un élu parmi les candidats, à condition que ledit élu soit capable d’honorer ses délais, de démontrer sa compétence et de débrouiller l’écheveau des projets qui se sont succédé dans les cartons ministériels).