Ces centrales électriques alimentent de gigantesques panneaux publicitaires, les machines des gratte-ciel du centre d’affaires et les sites de démonstration destinés à séduire les investisseurs. Novokuzneck attire en majorité des hommes d’affaires rêvant de nouvelles frontières et de nouveaux profits, et tout est prévu pour exaucer leur moindre souhait ; on leur fait visiter le centre de production de métaux matriciels (où toutes les machines ont été rassemblées dans une sorte d’atelier cyclopéen, les chambres stériles devant les accueillir n’ayant jamais été aménagées) ; le terrain d’aviation où l’on procède à des tests d’atterrissage par maglev (Abdulkashim a acheté et déménagé le site de l’université de l’Ohio, où l’on a opté pour un domaine de recherche plus prometteur) ; ou encore la clinique de nanochirurgie (rien à redire sur celle-ci, sauf que son personnel est composé de médecins ne pouvant guère exercer ailleurs – des toubibs un peu trop attirés par l’alcool, la drogue ou les charmes de leurs patientes). Bien entendu, notre homme d’affaires ne comprend rien à ce qu’il voit – sa spécialité, c’est la finance, pas la science ou l’ingénierie – mais il est berné par cette activité fiévreuse et conclut que Novokuzneck est « réelle » – adjectif nouveau venu dans la langue de bois du libéralisme – et y injecte de l’argent.
Voilà qui attriste Klieg. Jamais il n’aurait ce problème-là. Il sait que ce qui importe, c’est l’argent, les données, les règlements – pas l’aspect physique des choses. Mais un homme d’affaires persuadé du contraire devrait au moins pouvoir distinguer le vrai du faux.
Il sait que les sites de démonstration sont activés une demi-heure avant l’arrivée des visiteurs et désactivés dix minutes après leur départ. Cette jungle sale, boueuse et polluée n’est qu’un attrape-gogos. Jamais on n’y verra s’épanouir un secteur primaire, secondaire ou tertiaire.
Bon Dieu, voilà qu’il raisonne comme une de ces chaînes socialistes du tiers-monde – il ne les goûte pas particulièrement, mais leurs émissions font partie de sa revue de presse quotidienne. D’un autre côté, à quoi s’attendent les gens ? Le but d’une entreprise est de gagner de l’argent – si le bâtiment et les services sont des activités lucratives, on trouve toujours des entreprises pour s’y livrer, et si les entreprises ne font rien, c’est tout simplement parce que personne n’a envie de les payer pour bâtir des immeubles ou rendre des services.
Si la vision de Novokuzneck le plonge dans une telle déprime, ce n’est pas seulement parce qu’il a des yeux pour voir : Glinda et Derry lui manquent terriblement. Quelques semaines plus tôt, Glinda n’était à ses yeux qu’une employée précieuse, sa fille un élément de son CV ; désormais, leur présence lui est indispensable.
Sans doute y a-t-il de la philosophie là-dessous, se dit-il, mais du diable s’il voit laquelle. Le monde change au fur et à mesure qu’on le comprend mieux. Il savait depuis belle lurette que Glinda était seule et séduisante ; jamais il n’avait réalisé que lui-même était seul, ni supposé qu’elle pouvait le trouver séduisant. Voilà tout.
Une pluie tiédasse arrose la ville, laissant des coulées noires et visqueuses sur les buildings flambant neufs, des flaques brunâtres et irisées sur les chaussées de béton mal aplanies. Le taxi qu’il a emprunté est pourvu d’un moteur électrique grinçant et d’une boussole erratique, et à en juger par l’odeur qui règne dans son habitacle, celui-ci a récemment servi de boudoir aux prostituées locales et à leurs clients fortunés venus de l’étranger.
Comme il regrette de ne pas être en Floride ! Derry participe à une sorte de concours hippique, et Glinda l’appellera demain matin (demain soir, heure locale) pour lui dire comment ça s’est passé. Il commence à se prendre d’affection pour la fillette – ni Glinda ni lui ne souhaitent trop la gâter, mais il prend plaisir à lui offrir tous les cadeaux qu’elle trouve à son goût.
Ça faisait des années qu’il n’avait personne à aimer, et l’absence de Glinda et de Derry commence déjà à lui peser. Glinda s’est tout doucement insinuée dans sa vie, et toutes sortes d’activités qu’il considérait comme routinières – aller au restaurant, se détendre sur la plage, faire du shopping – ont soudain acquis un nouvel intérêt.
Sans parler du sexe. Klieg a goûté à toutes sortes de pratiques, mais en fin de compte, il préfère la simplicité épicée de quelques préliminaires… et c’est aussi ce que préfère Glinda, qui se montre aussi enthousiaste que lui à cet égard. Tous les week-ends, ainsi que durant la semaine quand il dort chez elle, ils saisissent la moindre occasion pour passer à l’acte et s’endorment le plus souvent enlacés.
Klieg a même envisagé de prendre sa retraite, mais il a fini par conclure que, même si ses moments de loisirs étaient devenus nettement plus intéressants, il n’était pas encore prêt à leur consacrer la totalité de son existence. Peut-être devrait-il rééquilibrer son emploi du temps, travailler un peu moins lorsque la crise présente sera résolue. Pour le moment, il doit consacrer toute son énergie à se reconvertir dans le lancement de satellites.
Le plus gros imprévu qu’il ait rencontré dans ce pays de merde est la conséquence directe de la publicité que ses dirigeants lui ont faite. Comme ceux-ci se vantaient sans arrêt d’offrir un véritable havre à la liberté d’entreprise – un étalon-or dérégulé, aucune loi de protection de l’environnement, pratiquement aucune contrainte en matière de sécurité, aucune participation financière des investisseurs locaux, et cetera –, il a cru qu’il lui suffirait de débarquer, de bâtir son site et de lancer ses satellites.
Erreur. Si les lois sont absentes, on ne peut pas en dire autant des permis gouvernementaux. Certes, il suffit de payer pour obtenir un permis, mais il faut payer beaucoup et souvent, et le travail s’arrête dès que vous avez oublié d’arroser quelqu’un d’important ; il lui a donc fallu se mettre dans la tête toutes sortes de procédures non écrites, graisser la patte aux intermédiaires susceptibles de le présenter aux personnes intervenant dans ces procédures, puis proposer des pots-de-vin aux fonctionnaires compétents pour qu’ils acceptent d’encaisser les droits qui reviennent au gouvernement. Il aurait économisé une fortune en bâtissant son site ailleurs.
Il se rappelle que s’il est venu ici et pas ailleurs, c’est à cause de cette catastrophe ambulante qui sévit dans le Pacifique ; elle a déjà emporté Kingman Reef, un site qui allait doubler la capacité de lancement planétaire, et selon les derniers rapports qu’il a reçus, elle est assez puissante pour démolir le site japonais de Kagoshima et le site formosan de Hungtow ; quand le cyclone Clem a viré sur la droite à la surprise générale, il a envoyé vers le nord toute une série de marées de tempête. Sur les cinq sites les plus importants du globe, trois seront très certainement inactifs avant juillet, et c’est un bon début.
Il a rendez-vous avec un nommé Hassan qui, bien que n’étant pas de nationalité sibérienne, est un personnage extrêmement influent à en croire ses agents ; si Hassan a autant de pouvoir qu’ils le disent, les permis vont pleuvoir sur sa tête, et dans le cas contraire, eh bien, il n’aura perdu qu’un peu de temps et un peu d’argent.
Le taxi vire brusquement, effleure la bordure du trottoir et asperge d’eau huileuse une fillette du même âge que Derry, qui fait le pied de grue les seins à l’air, vêtue d’une minijupe et chaussée de talons aiguilles. Elle recule d’un bond, pousse un cri, lâche une bordée de jurons, et Klieg aperçoit sur sa poitrine aussi pâle que menue les traces d’une douzaine d’infections différentes ; les hématomes violacés de l’ARTS, les veines enflammées de la SPM et ce qui ressemble à une bonne vieille teigne. Comme elle a la bouche grande ouverte, il voit qu’il lui manque déjà quelques dents et comprend à sa grimace que l’ARTS a déjà entamé ses ravages dans son organisme.