Le plus horrible, se dit-il alors qu’elle jette un paquet de boue sur la lunette arrière du taxi, c’est que si elle essaie de lever des hommes en voiture, c’est qu’il s’en trouve sûrement pour acheter ses services. Si elle n’a pas encore succombé à ses afflictions, ça veut sans doute dire qu’elle est porteuse du SIDA, et elle aura quitté le trottoir – pour se retrouver six pieds sous terre – avant d’avoir fêté son quatorzième anniversaire.
Pour être aussitôt remplacée par une autre.
Le capitalisme en action, se dit Klieg. Un système formidable, à condition qu’on soit en haut de l’échelle…
Ça lui rappelle que Glinda, comme la plupart des mères sous le soleil, ne semble pas remarquer que Derry est en train de grandir ; la fillette tente de lui faire comprendre qu’elle commence à s’intéresser aux garçons, mais Glinda persiste à faire la sourde oreille. Certes, Derry ne risque pas de finir comme l’épave qu’il vient de croiser, mais il n’est pas nécessaire d’être une pute pour attraper des saloperies, et il faut protéger la petite.
Même s’il n’était ni riche ni puissant, Klieg s’en sentirait capable. Ça lui fait du bien de savoir qu’il peut protéger Derry ; pas autant que lorsqu’il savoure les steaks de Glinda (elle a programmé son cuisinier pour qu’il les réussisse à la perfection, ce que Klieg n’est jamais parvenu à faire), ou lorsqu’il écoute la petite lui raconter sa journée à l’école avant de partager un film et du pop-corn avec Glinda, mais ça lui remonte le moral et il en a sacrément besoin dans cette ville puante et inachevée.
Le taxi a dû être programmé pour éviter tous les raccourcis possibles et imaginables, car il traverse deux ou trois fois les mêmes carrefours avant de déposer Klieg devant l’immeuble de Hassan. Celui-ci dispose d’un étage entier dans un gratte-ciel quasiment vide, et Klieg est accueilli devant le hall par deux gorilles sibériens. Ils sont vêtus de manteaux flambant neufs, bon marché, aux couleurs criardes, qui semblent les gêner aux entournures. La bosse sous leur aisselle est nettement visible. Cinq bons centimètres séparent le col du manteau du col de chemise, et lorsque le plus petit des deux gorilles tend la main à « Meesser Klieg », la manchette de sa chemise semble bien trop étroite pour la taille de son poignet.
Joli numéro. Klieg sourit intérieurement (on dirait une scène dans un vieux film) mais il n’est guère impressionné.
À sa grande surprise, l’ascenseur fonctionne à la perfection, et quand il arrive au dernier étage, c’est pour y découvrir des bureaux neufs, agréables, propres et bien entretenus ; cela, bien plus que l’aspect du gratte-ciel et la présence des gorilles, le convainc qu’il a affaire à un pro.
Hassan est habillé de façon impeccable mais sans ostentation : encore un bon signe. C’est un homme de petite taille, aux épaules carrées, dont la carrure suggère celle d’un athlète de haut niveau qui a su rester en forme.
— Mr. John Klieg, salue-t-il.
Son accent évoque davantage Oxford ou Cambridge que le Pakistan ; les recherches effectuées par Klieg lui ont appris que Hassan n’est originaire ni d’Angleterre ni du sous-continent indien, mais qu’il est issu de ce système complexe d’orphelinats, de foyers d’accueil et de bandes organisées qui, durant les trente ans ayant suivi les guerres d’Asie centrale ex-soviétique, a produit plusieurs millions de personnes sans nationalité bien définie.
— Enchanté de faire votre connaissance, répond-il.
Puis on lui offre du thé ; Klieg a déjà avalé deux décas ainsi qu’une pilule qui maintiendra le volume de sa vessie dans des proportions normales : on l’a averti que la politesse exige de lui qu’il ingurgite plusieurs litres de thé.
Ils prennent place dans le bureau de Hassan, sur une masse de coussins disposés autour d’une table basse et dissimulant à moitié un tapis fait main d’aspect coûteux. Un samovar trône sur une étagère, et le plus grand des deux gorilles leur apporte deux tasses fumantes avant de s’éclipser discrètement.
Face à face de part et d’autre de la table, Klieg et Hassan commencent par parler du temps qu’il fait en sirotant leur thé. Il serait grossier d’entrer tout de suite dans le vif du sujet. Après avoir resservi du thé, Hassan demande :
— On me dit que vous n’avez pas de famille, Mr. Klieg.
— Pas pour l’instant. Mais j’y travaille.
— Ah. Il y a donc une femme dans votre vie ? Une jeune beauté pour illuminer vos années de maturité ?
Klieg sourit et secoue la tête.
— Une beauté aussi mûre que moi qui élève seule son enfant. Une femme douée de beaucoup de bon sens.
Hassan se lève, remplit à nouveau les deux tasses et poursuit en les rapportant :
— Je vois que l’on m’avait bien informé ; vous êtes un homme sage et prudent. Et naturellement… (il tend une tasse à Klieg)… le plus naturellement du monde, vu votre situation personnelle, vous vous préoccupez de l’avenir, vous souhaitez régler certains problèmes afin d’assurer la sécurité de votre nouvelle famille. Je comprends cette préoccupation et je la partage – j’ai moi-même quatre filles et un fils en bas âge, et quand je vois la violence qui se déchaîne dans cette partie du monde, la misère sordide qui y règne parfois, je redresse la tête et je me tue au travail pour préserver les miens du mauvais sort. Il en va de même pour vous, n’est-ce pas ?
Klieg s’est promis de ne pas faire de sentiment lors de cette rencontre – après tout, si Hassan est aussi bon qu’on le lui a dit, il sait sûrement se faire aimer. Mais il ne peut néanmoins s’empêcher de le trouver sympathique.
— Oui, vous avez tout à fait raison. Il vient un moment où l’on cherche à se bâtir une forteresse, car le monde qui nous entoure est cruel.
Hassan sourit, hoche la tête et, sans altérer son expression d’un iota, il déclare :
— Et cependant, Mr. Klieg, voilà que vous débarquez dans un pays où les assassinats sont fréquents, dans une ville où règnent la pollution et la violence, dans le but d’y édifier la seule chose qui vaille probablement la peine d’être volée, sous la protection des voleurs et des escrocs qui se trouvent tenir les rênes du gouvernement de cette misérable nation. C’est là le genre de risque qui est d’ordinaire réservé à un homme pauvre prêt à saisir toutes ses chances. Pas à un homme riche qui a déjà marqué le monde de son empreinte. Voilà qui m’intéresse énormément en tant qu’étudiant de la nature humaine – et quel homme d’affaires ne l’est pas ? Je me demande ce qui a pu vous pousser à prendre un tel risque.
Klieg opine, avale une gorgée de thé et se dit que le cliché sur la subtilité asiatique et la brutalité américaine est décidément bien daté ; Hassan a entamé la phase sérieuse de leur discussion en posant la question qui prime sur toutes les autres. Et Klieg n’est même pas sûr de pouvoir lui donner une réponse. Il savoure le thé, puis se lance.
— Comme vous l’avez deviné, j’ai de bonnes raisons de faire ce que je fais. Savez-vous quelle est la principale activité de GateTech ?
— Oui : le blocage des brevets.
— Je préfère employer d’autres termes, car je n’ai pas l’impression de bloquer quoi que ce soit – je me contente de construire des routes et des relais entre la frontière et ceux qui veulent l’atteindre, puis j’exerce sur ceux-ci un droit de péage que je crois légitime. Mais, oui, c’est ainsi que je gagne de l’argent. Cela m’oblige à me tenir informé de tout ce qui se passe et à garder une longueur d’avance sur des équipes de gens brillants. Et la course devient de plus en plus difficile…