— Lorsqu’elle a débuté, vous étiez le seul à avoir conscience de son existence ; aujourd’hui, l’activité de votre entreprise est une donnée que tous vos concurrents prennent en compte dès le début.
— Exactement.
— Vous avez donc décidé de changer de stratégie. Je l’avais déjà déduit, Mr. Klieg, et permettez-moi de vous féliciter de cette décision sensée. Mais c’est là que je ne comprends plus ; de toute évidence, la meilleure stratégie aurait été pour vous d’opérer au plus près de la frontière scientifique et technologique actuelle, de vous débrouiller pour tracer de nouvelles routes plutôt que d’établir des « relais » sur une route déjà bien fréquentée.
» Mais je constate tout autre chose. Voici que vous vous intéressez à une région dangereuse, où vous devez pactiser avec des gens difficiles, et tout ça pour vous consacrer à une technologie aussi simple que bien balisée, le lancement de satellites, que tout le monde maîtrise depuis le milieu du XXe siècle.
» Cela me conduit à envisager trois hypothèses.
» Soit vous êtes fou – ce qui est très loin d’être prouvé. Soit vous avez fini par vous lasser de votre activité, ce qui vous pousse à courtiser le danger – cela me semble hautement improbable, puisque vous souhaitez fonder une famille dans un monde déjà bien dangereux. Ou alors vous avez eu accès à des informations pour l’instant tenues secrètes et vous avez décidé de construire un relais sur une route que le monde sera bientôt obligé d’emprunter. Comme j’ai beaucoup de respect pour vous, c’est cette troisième hypothèse que j’ai choisi d’adopter.
» Eh bien, Mr. Klieg… comme vous le savez, je suis en mesure de vous aider. J’ai un prix, qui sera négocié par mes subordonnés – en fait, ils sont en contact avec les vôtres en ce moment même, comme vous le savez sûrement, et je suis sûr que nous parviendrons à un accord satisfaisant pour les deux parties. Mais je désire autre chose, et je veux que vous compreniez que si je le désire tellement, c’est parce que je connais déjà le bonheur auquel vous aspirez – j’ai une famille et je tiens à assurer sa sécurité.
» Je désire apprendre ce que vous pensez savoir sur notre avenir immédiat et je désire savoir pourquoi ce site de lancement risque de s’avérer si important.
Hassan s’est penché en avant et son expression s’est altérée. Klieg n’a aucun doute sur sa sincérité. Hassan est mortellement sérieux et Klieg ne croit pas qu’il soit en train de lui jouer la comédie.
Premièrement, il agirait exactement comme lui si leurs rôles étaient inversés. De toute évidence, Hassan n’a pas plus besoin de s’enrichir que lui-même. Et tout aussi clairement, quand un mystère fait son apparition dans votre territoire, il est d’une importance vitale pour vous de contacter sa source.
Klieg boit une gorgée de thé, prend un risque calculé.
— Permettez-moi de passer un coup de fil afin de m’assurer que les négociations contractuelles et financières se passent aussi bien que nous le pensons. Si tel est le cas, eh bien, nous conclurons notre accord et je vous dirai tout ce que je sais.
Hassan acquiesce d’un air résolu et un gorille apparaît comme par miracle et tend un téléphone à Klieg. Celui-ci compose un numéro, pose deux ou trois questions dont les réponses ne le surprennent nullement. Hassan va lui revenir cher, mais s’il est vraiment ce qu’il prétend, si son intervention doit lui épargner des démarches aussi longues que coûteuses – pots-de-vin et graissages de pattes divers –, l’investissement sera vite amorti.
— Okay, Jerry, vous pouvez signer, c’est une affaire qui marche.
Klieg coupe la communication et se tourne vers Hassan.
— Il y a quelques semaines, quand tout ce méthane a été dégagé dans l’atmosphère…
Une demi-heure plus tard, non seulement Hassan sait tout ce qu’il y a à savoir, mais en outre il est tout sourires, ce que Klieg comprend parfaitement. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’aider un monopole mondial à se mettre en place.
Ils conviennent de se retrouver pour dîner un de ces jours, puis la conversation porte sur d’autres sujets ; Klieg a droit à un aperçu du fonctionnement du gouvernement sibérien, et bien qu’il ne soit pas plus horrifié que lorsqu’il a été initié aux coutumes de Washington et de l’ONU, il remarque que les tactiques locales sont plus brutales et moins raffinées, et se jure de faire le maximum pour éviter les ennuis.
Les deux hommes passent le reste de la matinée à boire du thé et à parler de vieux films ; Hassan se révèle être un cinéphile enthousiaste. À moins qu’il n’ait potassé le sujet après avoir fait des recherches sur Klieg. On ne saurait lui en demander davantage.
— Entendu, dit la voix de Di Callare dans l’écouteur de Carla Tynan. Je t’enverrai toutes les données que tu me demanderas. Mais ce ne sera pas facile.
— Louie a l’impression d’être repéré, lui aussi, répond Carla. Et si nous perdons le contact avec lui, nous n’aurons plus de données solides. Mais dis-moi, Di, que penses-tu de Clem ? Jamais un cyclone du Pacifique n’a maintenu le cap à l’est aussi longtemps.
— Sans parler du fait qu’il se déplace sur des latitudes plus élevées que la normale. Nous ne savons pas grand-chose sur le comportement d’un cyclone quand il reste au nord du trentième parallèle. D’ordinaire, la chaleur est insuffisante dans cette région pour lui permettre de continuer sa course et de gagner en puissance. Pour ce que nous en savons, son comportement est celui d’un super-ouragan sur un océan chaud.
— Mais en principe, la force de Coriolis…
— Il suit la trajectoire des courants directeurs, coupe Di d’une voix neutre. Et à présent qu’il s’est éloigné de l’équateur, nous ne recevons plus toutes les données pertinentes – il est sorti du champ des satellites équatoriaux, les Japonais refusent de nous communiquer leurs chiffres, il semble que les Sibériens et les Alaskans n’en aient pas, et nous n’avons pas encore réussi à envoyer un satellite en orbite polaire – le gouvernement traîne les pieds pour le financer, et comme les lancements commerciaux de Kingman Reef ont été réaffectés à Edwards et à Aruba, son intervention est nécessaire si nous voulons obtenir une fenêtre correcte. De sorte qu’il peut se produire toutes sortes de phénomènes à l’intérieur de Clem – y compris le jet d’écoulement le plus fort de l’histoire.
Carla se redresse et se masse le dos ; en tant que lieu de repos flottant, Mon Bateau est un échec sur toute la ligne. Ça fait plusieurs jours qu’elle a le sommeil difficile, son cul lui fait aussi mal que lors de sa période Washington, et les ravages de Clem l’empêchent de remonter à la surface pour prendre ses bains de soleil.
— Tu veux bien répéter ? demande-t-elle.
— Quoi donc ? Cette histoire de jet d’écoulement ? C’est une idée de Gretch, notre stagiaire – elle calculait l’équilibre des masses pour un cyclone de cette taille, et la seule façon qu’il a selon elle de ne pas s’étrangler…
— C’est de chasser loin de lui la plus grande quantité possible d’air humide – évidemment ! Embrasse cette stagiaire de ma part et interdis-lui de retourner à la fac. Tu auras besoin d’elle. Je viens d’avoir une idée, Di, et je te recontacte dès que possible.
Il la salue d’un geste de la main, puis coupe la communication. Elle se demande comment il se débrouille pour utiliser une cabine publique différente deux fois par jour, puis si sa liaison avec Louie est suffisamment protégée… puis se demande une nouvelle fois qui aurait intérêt à les empêcher de comprendre la situation. Enfin, Di a toujours été plus doué qu’elle pour la politique.