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Ils n’ont pas les mêmes goûts en matière de bouquins. Jesse préfère des trucs plutôt faciles alors que Mary Ann adore les classiques, mais ça leur fait au moins un sujet de conversation.

Quand il a fini de donner ses cours de l’après-midi, Jesse retourne chez lui, se douche, se change et va retrouver Mary Ann pour se promener avec elle la main dans la main en parlant de tout et de rien. Elle lui raconte nombre d’anecdotes sur sa période d’actrice, mais presque aucune sur celle qui a suivi sa métamorphose en Synthi.

Jesse a pratiquement cessé de boire.

Il supposait vaguement que Mary Ann ne connaissait pas beaucoup de gens réels. Il n’aurait su dire en quoi il était plus réel qu’elle, mais l’« irréalité » des artistes est un cliché si rebattu qu’il repose forcément sur une part de vérité. Il a fini par s’habituer à fréquenter une célébrité, concluant au bout d’un temps que cela n’avait rien d’extraordinaire – le plus surprenant dans l’histoire, c’est qu’il sort avec une femme plus âgée que lui, qui sait parfaitement ce qu’elle veut et qui n’a pas peur de prendre des décisions. Une situation intéressante.

Leur première semaine a donc été une succession de comidas, de siestas, de promenades et de cenas, du lundi au vendredi. Ils se sont contentés de se tenir par la main, de se faire des câlins et de s’embrasser en se séparant chaque soir.

Mais voilà qu’on est samedi, et comme il est midi, Jesse a fini sa journée. Alors qu’il sort de la fac, José et son ami Obet le taquinent à propos de sa conquête (« Qu’est-ce qui te prend, compadre ? Tu lui as déjà tout fait à la XV…»), mais en percevant leur nervosité, voire leur légère irritation, il comprend tout de suite qu’ils l’envient un peu.

— Elle n’est pas très différente des autres filles, répond-il en leur laissant entendre le contraire. Et elle est nettement moins chiante qu’une gamine de vingt ans.

José secoue la tête avec tristesse.

— Mon ami, mon cher ami, personne ne t’oblige à supporter les filles chiantes, c’est toi qui le veux bien. Mais cette femme a assez d’expérience pour savoir que tu peux la larguer sans prévenir, et par conséquent assez de sagesse pour ne pas te faire chier. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que tu resterais même si elle te faisait chier.

— Peut-être, dit Jesse en souriant. Mais, tu sais, il est facile de s’habituer aux femmes comme elle.

— Ah ! mais comment pourrions-nous tenter notre chance tant qu’un Norteamericano sera là pour conquérir toutes les beautés de la ville ?

Jesse se met la main sur le cœur et fait la grimace.

— Moi ? Je ne les recouds pas quand j’en ai fini avec elles, tu sais.

Éclat de rire général ; l’avantage avec ses amis mexicains, c’est qu’il arrive encore à les choquer. Sans doute les résidus d’une éducation catholique. Quoi qu’il en soit, ils ne semblent plus ni envieux ni jaloux. Il leur lance un « Adiós » et s’en va.

Il est faux d’affirmer que Tapachula est une ville où il ne se passe rien, se dit-il soudain, c’est tout simplement une ville où on préfère travailler que palabrer. Une ville affairée. Les gens du coin apprécient de pouvoir faire une pause de temps à autre, mais ils tiennent à accomplir leurs tâches. De sorte que les ragots, s’ils justifient sans problème une de ces fameuses pauses, constituent aussi un obstacle au travail.

D’un autre côté, peut-être qu’à leurs yeux seul un gringo est susceptible de coucher avec une star de la XV – encore un privilège des Norteamericanos. Il aimerait bien leur dire la vérité : Mary Ann et lui n’ont fait ça qu’une fois, ça ne l’a pas emballé, elle a un corps si artificiel qu’il n’est pas sûr de vouloir recommencer… mais au fond de lui, il sait qu’on ne le croirait pas et que, même s’il était cru, on lui en voudrait de faire la fine bouche devant une pareille occasion.

Il s’engage dans la rue où elle demeure ; il fait déjà bien chaud, les façades blanches et le ciel azur sont d’une clarté quasiment aveuglante. Il sent la chaleur monter des pierres pour s’insinuer sous ses vêtements, sous la casquette noire qui protège son visage du soleil. Il prend le temps de pousser un soupir, comme pour chasser cet air brûlant de ses poumons, puis franchit les quelques mètres qui le séparent des arbres de la cour, s’enfonçant dans les ombres comme il se glisserait dans une mare bien fraîche au cœur de la jungle tropicale.

Elle vient l’accueillir sur le seuil, vêtue d’une robe blanche. Vu les traitements qu’on lui a fait subir, elle a du mal à trouver des tenues agréables qui n’attirent pas l’attention sur son corps obscène, mais celle-ci représente un bon compromis. Sa robe est du genre flottant (bien qu’elle ne dissimule en rien ses seins démesurés), légère, frivole, et évoque une tenue de petite fille. Elle a ramené ses cheveux sous un chapeau de paille et fait irrésistiblement penser à l’illustration d’un vieux calendrier.

— Tu es splendide, dit Jesse avec sincérité.

Elle le gratifie d’un sourire rayonnant et il remarque qu’on s’est abstenu d’effacer – peut-être délibérément – les taches de rousseur sur le bout de son nez. Il l’embrasse chastement, sur la joue, et elle le serre dans ses bras avec enthousiasme.

— J’ai pensé qu’on pourrait aller se promener en ville, ou peut-être voir un film, mais plus probablement nous asseoir dans un parc ou à l’ombre d’un café, dit-elle. Il n’y a pas d’autres distractions ici à ma connaissance.

— Si tu acceptes d’être ma cavalière, je suis invité à une soirée, dit Jesse. Il n’y aura que des Gauchistes, des Stalinistes aux Profonds en passant par les tenants de la Gauche unie. La moitié d’entre eux regrettera ton existence et l’autre moitié voudra te convaincre que tu es exploitée.

— Je regrette l’existence de tout le monde et j’adore parler de la façon dont on m’exploite. L’apitoiement sur soi est une de mes activités préférées. J’ai l’habitude d’affronter le public, Jesse. Et j’aimerais bien voir de nouvelles têtes.

— Okay. La soirée commence en principe à neuf heures. Mais comme nous sommes à Tapachula, ça ne démarrera pas avant dix heures, et comme il s’agit de Gauchistes, la fête ne battra son plein qu’aux environs de minuit. Donc, nous avons tout le temps de nous balader un peu. Voulez-vous me prendre le bras, madame ?

— Bien sûr. Sauf pour traverser la rue. Je ne veux pas qu’on te prenne pour un boy-scout.

Lorsqu’ils émergent de l’ombre des arbres, on dirait qu’ils sont pris dans les feux d’un projecteur ; la chaleur est sèche, étouffante, la lumière incandescente.

Ils passent une heure à se balader dans les rues de la ville, contemplant les gens qui profitent du week-end. La plupart du temps, ils marchent la main dans la main.

Pour une raison inconnue – peut-être parce qu’ils sont obligés de parler à voix basse –, ils discutent surtout sexe. Ils ont maintes fois plaisanté sur le sujet, Jesse se prétendant terrifié à l’idée de subir une nouvelle agression, Mary Ann lui demandant quel effet ça fait de baiser le Bibendum Michelin. Mais la teneur de leur conversation est maintenant des plus sérieuses.