En outre, le moment est plutôt bien choisi, car ils sont si souvent interrompus que la tension reste à un niveau raisonnable ; les élèves de Jesse les abordent pour se faire présenter à la vedette, ils trouvent sur leur chemin quantité de marchands aux étalages fascinants (mais se montrent prudents dans leurs achats) et il fait si beau que c’est un vrai plaisir de contempler la rue ensoleillée. Il leur est impossible de flirter dans les règles, et leur discussion s’avère sporadique.
— Jesse, demande soudain Mary Ann, crois-tu que nous aurions pu nous rencontrer dans d’autres circonstances ?
Il se tourne vers elle, ne voit que le bord de son chapeau et comprend qu’elle fuit son regard.
— Je n’y ai pas réfléchi.
— J’y ai réfléchi, moi. Et j’ai conclu qu’il n’y a qu’ici que nous aurions pu nous rencontrer. Et je suis ravie de te connaître.
Elle pousse un soupir. Jesse remarque que quelques mèches de cheveux se sont échappées de son chapeau et les remet en place. Elle se tourne vers lui et lui sourit.
— Ce que je veux dire, c’est que nous avons été réunis par le hasard, mais j’avais oublié tellement de choses, j’avais fini par perdre le cours de ma vie…
Voilà un style qui lui est familier. Jesse a bien vite compris que, si on a dû conditionner Mary Ann Waterhouse pour la transformer en Synthi Venture, sa personnalité a grandement facilité la tâche. Pour commencer, elle a tendance à faire des discours tout droit sortis de certains vieux films. Elle parle sans cesse de « retrouver son équilibre », de « canaliser son énergie », et cetera, affirmant que Jesse va lui « ouvrir le seuil d’une vie nouvelle ». Il ne sait pas exactement ce que ça signifie, sauf qu’elle est ravie qu’ils soient ensemble ; il employait ce genre d’expressions quand il draguait les filles en se prétendant de tempérament artistique et sensible, mais il n’a pas l’impression qu’elle cherche exactement à le séduire.
Il lui passe un bras autour des épaules, une nouvelle fois surpris par sa petite taille, et l’attire contre lui. La rue est presque déserte, et il ne distingue que deux couples un peu plus loin. Cette rue donne sur une petite fontaine très banale dont l’eau étincelle sous le soleil, et il la guide jusque-là, s’assied auprès d’elle et l’embrasse.
C’est leur premier vrai baiser depuis leur première nuit – les précédents ont été plutôt chastes – et il est surpris par sa douceur et son enthousiasme. Elle semble vouloir s’en remettre à lui, se montre alanguie et un peu timide. Ce baiser dure un long moment et, quand il s’achève, elle sourit comme une adolescente dont c’est la première fois.
— Ça fait sacrément longtemps qu’on ne m’avait pas embrassée comme ça, dit-elle. Je suis toute surprise de pouvoir encore ressentir quelque chose.
— Eh bien, dans ce cas, comment as-tu trouvé ce baiser ?
— Divin, nom de Dieu. Tu crois que je ne t’aurais rien dit dans le cas contraire ? Bien, à présent qu’on a fait le coup ringard du baiser près de la fontaine et le coup encore plus ringard de la promenade main dans la main…
— Ne t’en fais pas. J’ai encore quelque chose de ringard à te proposer. Il y a un stand de licuado au coin de la rue. Il est tenu par la sœur d’un de mes élèves et elle n’osera pas nous refiler un fruit pourri.
Elle ouvre de grands yeux innocents.
— Qu’est-ce qu’un licuado ?
— Ah, ah ! Les riches touristes ne se mélangent pas souvent au bon peuple, pas vrai ?
— J’espère que ça ne veut pas dire « vomi de chien » en espagnol. On m’a déjà fait le coup du Vegemite, merci bien.
Large sourire de Jesse.
— Ne t’inquiète pas. Et on m’a fait ce coup-là, à moi aussi. Et j’ai juré qu’on ne me le referait plus.
— Moi aussi. C’est Rock qui m’a joué ce tour-là. Il m’a fait goûter du Vegemite pendant qu’on couvrait la détérioration de la Grande Barrière de corail.
— Moi, ça m’est arrivé à l’U d’Az. Trois étudiants australiens avaient organisé un buffet international ; évidemment, ils ont apporté du Vegemite et ont bouffé tout le reste. Mais le plus répugnant, c’est qu’ils ont aussi bouffé leur Vegemite.
— Horrible, en effet. Alors, ce licuado, ce n’est pas une farce ?
— C’est un cocktail de fruits, de lait et de sucre. Mais les fruits et le lait doivent être vraiment frais, achetés au marché du matin. Ils n’ont même pas eu le temps d’oublier le pis de la vache ou la branche de l’arbre. Viens – je te demande toute ton attention.
Ils débouchent dans une large calle bordée de palmiers poussant dans des massifs de brique.
La sœur de Porfirio reconnaît tout de suite Jesse, et Porfirio a dû lui parler de sa nouvelle conquête, car elle se montre timide et empruntée avec Mary Ann. Celle-ci est aussi polie que chaleureuse. Évidemment, se dit Jesse. Comme ça, Teresa va dire à toutes ses amies que Synthi Venture est peut-être muy bella mais que c’est une femme comme les autres.
Ils s’achètent un gigantesque licuado à la papaye d’un rose violacé assez saisissant et se le partagent en prenant chacun une paille. Comme Jesse est gêné par le chapeau de Mary Ann, elle l’ôte au bout de quelques pas, faisant cascader ses cheveux de flamme jusque dans son giron.
— Tu as une sacrée crinière, commente Jesse.
— Il le faut bien – la plupart du temps, on me demande d’envelopper mes cheveux autour de cales en mousse synthétique. C’est un peu l’équivalent en trois dimensions de ces bouts de carton qu’utilisaient jadis les mannequins de Cosmo.
— Heureusement que tu n’es pas entièrement synthétique.
— Peut-être, mais je connais un de mes organes qui a attrapé des cals à force d’être maltraité.
— Moi, je pensais à ton cœur.
— Justement, moi aussi.
Ils prennent tout leur temps pour retourner chez elle, mais ni l’un ni l’autre n’est pressé ni hésitant ; un pas a été franchi. Comme si elle avait lu dans leurs pensées, la señora Herrera leur a préparé un buffet froid, qu’elle fait monter dans la chambre de Mary Ann.
Cette fois-ci, leur étreinte est aussi longue que langoureuse, et étonnamment douce. Comme ils ne pensent pas à se brancher sur les infos, et comme l’agitation qui règne dans les rues ne leur paraît nullement anormale, ils n’apprennent les événements de Hawaii que le lendemain matin.
Le 28 juin, au nord-ouest de Midway, un torrent d’air humide se déverse juste au-dessous de la tropopause, à seize mille mètres d’altitude – le jet d’écoulement du cyclone Clem. À lui seul, ce jet déplace une masse d’air équivalente à celle de plusieurs ouragans. Mais il est invisible ; Louie Tynan, qui se trouve bien plus haut et bien plus au sud, guettait sa présence et c’est à peine s’il le perçoit aux infrarouges.
Di Callare et son équipe, ainsi que Carla Tynan à bord de Mon Bateau, ont connaissance de ce jet depuis moins d’une semaine mais il occupe déjà toutes leurs pensées.
Jusqu’ici, Clem a suivi les courants directeurs, ces vents qui tournent dans le sens des aiguilles d’une montre six mille mètres au-dessus du Pacifique nord, un peu comme un éléphant se laissant tirer par une laisse. Mais si Carla a raison, le jet d’écoulement risque de changer d’azimut, à moins qu’il ne s’en forme soudain un second, et dans tous les cas Clem changera de direction sans prévenir.
Lorsque cela se produit, l’après-midi touche à sa fin dans le Pacifique nord, et si Louie est en poste à ce moment-là, c’est par pur hasard ; le temps qu’il active son téléphone pour informer la Terre, les signaux d’alarme retentissent déjà et les caméras se préparent à transmettre automatiquement leurs données à Houston et à Washington.