Mais il continue la procédure ; comme la plupart de ceux qui travaillent avec un matériel sophistiqué, il n’accorde à celui-ci qu’une confiance toute relative, et la situation est trop grave pour qu’il se fie entièrement à une IA. Il compose le code prioritaire qui lui permet de contacter Washington, et quelques secondes plus tard, le visage grincheux et bouffi de sommeil de Harris Diem apparaît sur son écran.
— Oui ?
— Mr. Diem, ici Louie Tynan. Le jet d’écoulement vient de s’orienter au nord. Clem va altérer sa course.
— Au nord… Où va-t-il atterrir ? Vous avez une idée ?
Louie jette un coup d’œil aux données transmises par l’IA.
— Oh, merde. Il y a de grandes chances pour qu’il atteigne Midway, et une chance sur deux pour qu’il se dirige ensuite vers l’archipel de Hawaii.
Diem consulte un terminal, examine les données qui lui sont fournies en temps réel, se tourne à nouveau vers Louie.
— Attendez encore quelque temps avant de partir pour la Lune. On vous demandera peut-être officieusement d’examiner certains documents. Si vous avez besoin de vous rafraîchir, je vous suggère de profiter des dix minutes qui viennent.
— Roger.
Louie retourne à l’écran d’observation dès que Diem a raccroché.
Le jet d’écoulement a légèrement changé d’azimut pour s’orienter plus à l’est. L’observation visuelle suffit à le constater, car on remarque une fracture sur le pourtour de la spirale, correspondant au point où les vents descendants causent la formation d’une zone de haute pression.
Il transmet une copie de ses résultats à l’équipe de Di afin que celui-ci ait les données en sa possession lorsqu’il sera réveillé par Diem ou par Pauliss, puis les envoie aussi à Carla, bien que celle-ci navigue sans doute en eaux profondes et ne puisse rien recevoir pour le moment.
Puis, obéissant aux leçons de l’expérience, il commande des sandwiches et du café aux cuisines automatisées et va faire un tour aux toilettes. Diem lui a donné un conseil avisé – mieux vaut le suivre.
À mesure que le jet d’écoulement change de position par rapport au cyclone, les vents environnants en font autant ; l’air se déplace des zones de haute pression vers les zones de basse pression et, au niveau de la mer, la pression est à son minimum dans l’œil du cyclone, à son maximum au point de descente du jet d’écoulement. Si Clem était un objet matériel, sa masse ralentirait considérablement ses mouvements, mais un cyclone est un processus plutôt qu’un objet ; s’il convertit le moment angulaire de sa couronne principale pour augmenter la puissance du vent, il n’a pas lui-même de moment.
De sorte que, quand il tourne de cent dix degrés sur la droite pour prendre brusquement une nouvelle trajectoire, on ne le voit pas ralentir puis accélérer à la façon d’un paquebot ; il se contente de changer de direction.
L’avantage, du point de vue des gouvernements de la planète, c’est que cela se produit au moment où la côte est de l’Amérique va se coucher, et comme l’importance du phénomène n’est pas immédiatement perçue, une bonne partie de la population américaine s’est endormie quand la XV en fait ses gros titres.
Malheureusement, l’Europe apprend la nouvelle au journal du matin et l’Asie de l’Est au journal du soir.
De sorte que Carla Tynan, qui refait surface juste avant de foncer vers Pohnpei, est presque tout de suite informée et se remet aussitôt au travail après avoir activé son pilote automatique ; quant à Di, il est réveillé par un coup de fil de Pauliss, embrasse Lori, attrape le sac de voyage qu’il avait préparé et prend la première zipline pour Washington.
À quatre heures du matin, Di est assis à son bureau, où l’attend une cafetière fumante. Lorsque Gretch arrive du dortoir des stagiaires, elle s’attaque à la corrélation des données et aux premières prévisions ; Pete et Wo Ping arrivent juste après, puis c’est au tour de Mohammed. Alors qu’ils commencent à s’inquiéter, Talley fait son apparition, un Self-Defender bien visible dans son sac à main. Elle demeure dans un quartier dangereux, explique-t-elle, et elle a préféré venir à pied en exhibant son arme dissuasive.
— Si j’avais caché ce truc, j’aurais été obligée de l’actionner en cas de danger, et j’aurais passé le reste de la nuit à m’expliquer avec les flics, conclut-elle avec un haussement d’épaules.
Elle est superbement maquillée, et Di se demande vaguement si elle a été convoquée en plein rendez-vous galant, voire alors qu’elle se trouvait dans une boîte de nuit. Bizarre qu’elle n’ait jamais l’air fatiguée le matin.
John Klieg apprend la nouvelle au journal du soir et se rappelle avec un sourire de satisfaction que Consolidated Launch, une compagnie privée de lancement de satellites, est basée à Naalehu, sur la Grande île. Ce site n’est pas aussi important que l’était celui de Kingman Reef, mais sa disparition ne pourra que lui profiter et, comme ses rampes ont été installées à un bon kilomètre de la côte et ses pipe-lines sur la plage, Naalehu sera hors service dans quelques jours, ce qui fait que les USA ne disposeront plus que de la base aérienne Edwards.
Durant ses quinze jours d’existence, Clem a diminué de quarante pour cent la capacité de lancement planétaire, ce qui est fort satisfaisant ; lorsque le téléphone sonne, Klieg devine tout de suite que Hassan souhaite le féliciter. Les pertes humaines sont regrettables, conviennent-ils, mais comme le remarque Hassan, la compassion profite davantage à celui qui l’exprime qu’à celui qui la reçoit.
Brittany Hardshaw, qui dort sur un lit de camp dans le Bureau ovale, est informée dix minutes après Harris Diem. L’alerte générale est lancée sur Hawaii, et comme le soir n’est pas encore tombé là-bas, les gens sont bien vite prévenus. Les Hawaiiens n’ont pas oublié les images de Micronésie, la destruction du site de Kingman Reef et celle du foyer pour personnes âgées de Saipan, et ils réagissent comme elle l’avait espéré, creusant des tranchées et édifiant des barrages, évacuant tout ce qui peut l’être vers les montagnes. Mais si Clem frappe de plein fouet l’une des îles de l’archipel, cela ne suffira pas, loin de là.
La Navy décide de ne pas courir de risques et de passer la nuit à évacuer Midway ; heureusement, l’USS George Bush et son escorte croisent déjà dans les parages, et la population tout entière est bientôt embarquée à bord du porte-avions et de sa flotte, lesquels foncent vers Pearl Harbor, laissant derrière eux une île déserte. Le président Hardshaw pousse un soupir de soulagement lorsqu’on lui transmet cette information ; l’après-midi touche à sa fin à Washington, et il semble bien que Clem va traverser la chaîne hawaiienne entre Lisianski et Laysan – assez près pour secouer Midway et pour déclencher un raz de marée sur les îles principales, mais assez loin d’Oahu, de Maui ou de la Grande île. Et l’amiral Singh, commandant de la flotte, estime que celle-ci peut supporter le choc et gagner Pearl Harbor. Ce sera dur, mais ils s’en sortiront.
Alors qu’il se prépare à rentrer chez lui, Harris Diem est une nouvelle fois convoqué dans le Bureau ovale.
— L’heure est venue, lui dit Hardshaw. Si Rivera et moi voulons obtenir les pleins pouvoirs, nous devons révéler la vérité à propos de Clem.
— Ça me fait tout drôle quand tu dis « Rivera et moi ».
— Tu parais amer.
— Ouais, un peu. Je peux m’asseoir, patron ?
— Tu n’as pas besoin de me demander la permission et tu le sais parfaitement. Qu’y a-t-il ?