Выбрать главу

— Je me demande sans cesse où est passée la véritable Brittany Lynn Hardshaw, ce que tu as bien pu faire d’elle. (Soupir.) Tu t’es défoncée pendant plus de dix ans pour nous libérer de la tutelle de l’ONU – et ça n’a pas été facile, vu que c’étaient eux qui payaient les factures et qu’on était obligés de leur prêter nos soldats pour leurs opérations de maintien de la paix –, le succès est tout proche et… que se passe-t-il ? Tu les ramènes sur le devant de la scène. Alors que tu sais pertinemment que nous pourrions dominer le monde une fois que la crise Clem sera passée.

— À condition qu’il reste un monde en état d’être dominé, Harris. Là est la question. À quoi servirait-il d’être le moins gravement atteint d’une planète d’éclopés ?

Il hausse les épaules.

— Oh, je comprends ta position. En outre, tu te débrouilles pour que Rivera ait une dette envers nous, et c’est bien pensé. Mais… eh bien, il y a tout un tas de choses qui me tracassent. Quand tu me dis que l’heure est venue, je sais que je vais devoir lâcher Henry Pauliss. Et c’est un de mes vieux amis, un de mes protégés. Il a confiance en moi. Il ne va rien comprendre à ce qui lui arrive.

— Harris, nous avons tous les deux envoyé des amis à une mort certaine, dit Hardshaw à voix basse. Je n’ai pas l’impression que c’est moi qui ai changé.

Diem pousse un soupir, hausse à nouveau les épaules.

— Dans le temps, c’était mon instinct qui approuvait nos actes. Aujourd’hui, il n’y a que ma raison qui arrive à les comprendre. Écoute, nous avons toujours répondu aux attentes des citoyens – ils voulaient que nous mettions les criminels en taule, nous l’avons fait ; ils voulaient que nous nous débarrassions de l’ONU, nous l’avons fait ; ils voulaient que nous allions au secours des Afropéens, nous l’avons fait. Et si nous avons réussi, ce n’est pas en organisant des campagnes médiatiques du style « À bas le cyclone », ni en essayant de persuader les citoyens de prendre tel ou tel problème au sérieux. Et nous avons veillé à ce que les gens qui ne travaillent pas pour nous aient toutes les raisons de le regretter. À présent, nous sommes occupés à soupeser les situations, à jongler avec elles, et oui, je sais, je comprends, le monde a changé, la planète tout entière est peut-être en danger… mais je ne pige plus les choses comme avant.

Elle acquiesce.

— C’est enregistré. Mais es-tu encore en mesure de faire ce que je te demande ? J’ai besoin d’un scandale bien juteux, d’un bouc émissaire à jeter à la vindicte populaire, et il faut que ça ait un rapport avec Clem. Es-tu décidé à ce que ce soit Henry Pauliss ?

— Ouais. Pas de problème.

Comme pour souligner l’importance de ce moment, ils se serrent la main, puis Diem rentre chez lui. Il descend aussitôt à la cave et y assouvit ses pulsions, utilisant pour ce faire la moitié de ses bandes ; ensuite, le corps et le cœur également meurtris, il plonge dans un sommeil sans rêves qui n’a hélas rien de reposant.

À quatre heures de l’après-midi, Jesse et Mary Ann apprennent la nouvelle par la TV – Mary Ann refuse d’avoir une XV chez elle – alors qu’ils émergent de leur siesta. La situation a déjà bien évolué et ils visionnent des images (filmées par un staticoptère de la Navy parti de Pearl Harbor pour une mission de relations publiques) montrant la flotte de secours fonçant vers Hawaii. La foule habituelle d’experts y va de ses commentaires, et outre les infos de Scuttlebytes, ils consultent aussi la dernière édition de Reniflements.

— Tu crois vraiment tout ce qu’elle raconte ? demande Mary Ann en se serrant contre Jesse pour qu’il puisse lui caresser le ventre.

— En grande partie, oui. Elle a interviewé mon frère il n’y a pas longtemps, et il a été sacrément impressionné. Elle l’appelle de temps en temps pour avoir des exclusivités.

— Ah bon ? J’ai toujours du mal à croire ce qu’elle dit dans Reniflements.

— Pourquoi est-ce si dur à avaler ?

— Je suppose que c’est une question de point de vue. Je ne vois pas où elle veut en venir, ce qu’elle pense vraiment de la situation. On a parfois l’impression que son souci de platitude enlève tout intérêt à ce qu’elle raconte ; comme si elle se contentait de lire les cours de la Bourse. Et elle n’est pas franchement médiagénique, tu sais ; je veux dire, elle a l’allure d’une professionnelle mais elle ne fait aucun effort pour se rendre plus séduisante – et puis il y a toutes ces interviews, tous ces graphiques. On en apprend beaucoup sur tout ce qui se passe – à condition de bien vouloir la croire –, mais on ne voit pas comment tout ça se connecte, et par conséquent ça ne paraît pas réel.

— Tu as sans doute raison. D’après Di, mon vieux fait partie de ses fans. En fait, il paraît que la plupart des vieux la trouvent géniale. Peut-être parce qu’elle leur rappelle les JT de leur jeunesse.

— Beurk ! Ces trucs-là avaient déjà disparu quand j’étais gosse, mais j’en ai vu pas mal en cours d’histoire au lycée et je me souviens que c’était chiant.

Jesse réfléchit en silence, puis acquiesce.

— Je vois ce que tu veux dire. Les infos de jadis ne disaient pas grand-chose, c’est ça ?

— Exactement. Et cette flotte de navires en plein milieu de l’océan…

— Fuyant le cyclone à toute allure. C’est assez spectaculaire. Et il y a des femmes et des enfants à bord du porte-avions – on avait construit une école et des maisons sur l’île de Midway pour les familles des militaires.

— Ouais, mais ces gens-là ne sont pas vivants à nos yeux, ce ne sont que des victimes impersonnelles.

Mary Ann s’est redressée et semble tendue ; Jesse comprend qu’elle est en terrain connu et qu’elle a pas mal de choses à dire.

— C’est ce qu’a compris Doug Llewellyn, poursuit-elle. Si Passionet a autant de succès, c’est parce que les gens aiment savoir à qui ils ont affaire. Dans le temps, les téléspectateurs suivaient tel ou tel JT parce qu’ils étaient fidèles à son présentateur, ce qui se comprend sans peine. Ils avaient confiance en lui, et la façon dont il réagissait aux infos leur permettait de jauger leur importance. Après tout, c’est comme ça qu’on nous a appris à lire l’actualité durant notre enfance. Mais l’ennui, avec l’ancien système, c’est que si tu voyais des images de l’événement en train de se faire, tu ne pouvais quand même pas être sur place. Imagine qu’on ait couvert l’Holocauste en se débrouillant pour que les spectateurs aient eu l’impression d’être dans la peau des gardiens…

— Ou dans celle des déportés marchant vers les fours crématoires, dit Jesse en se sentant un peu morbide.

— Si tu veux, oui. Et imagine ce que les gens auraient ressenti s’ils avaient pu entrer dans la tête des astronautes lors des premiers vols spatiaux.

— Sur ce point, nous avons tous fait un tour dans la tête du colonel Tynan quand il a marché sur Mars. Mais tu dois avoir raison – les passagers de ce porte-avions restent anonymes à mes yeux. D’un autre côté, il me tarde de savoir s’ils vont s’en tirer ou non.

— Oui, mais imagine ce que tu ressentirais si tu te trouvais sur le pont du navire.

Elle a un regard lointain et un peu triste ; Jesse reconnaît cette pose mélodramatique, qui semble vouloir dire : « Il faudra bien que je reprenne le boulot un jour ou l’autre. »

— Tu risquerais de te faire tuer, dit-il fermement, comme il le fait toujours dans ce genre de circonstance.

— Ah… mais pense un peu aux droits que toucheraient mes héritiers ! (Large sourire.) Ne t’en fais pas, je n’ai pas envie de t’abandonner si vite pour retrouver la triste et lugubre réalité. Mais je recommence à penser à mon travail… et c’est toujours ainsi que j’y pense. C’est un boulot dangereux, tu sais… et ça l’a toujours été. Ernie Pyle n’est pas mort dans son lit.