— C’est parce qu’il ne t’a pas connue.
Elle étouffe un rire, lui jette un coussin à la figure, et ils entament une bataille de chatouilles ; lorsqu’ils se tournent de nouveau vers l’écran, celui-ci affiche des résultats de base-ball.
Une demi-heure avant que Mary Ann et Jesse assistent à l’évacuation de Midway sur leur écran, le jet d’écoulement de Clem change à nouveau de direction pour s’orienter au nord-ouest. À ce moment-là, l’œil du cyclone se trouve à 169o O 31o N et, à quelques centaines de kilomètres de là, l’île de Midway est dévastée par des vents de dix-neuf degrés sur l’échelle de Beaufort – ce qui suffit à abattre les plus petits bâtiments et à faire échouer les bateaux sur la plage ; en quelques minutes, la base abandonnée subit des dommages que les raids aériens japonais de 1942 ne sont jamais parvenus à lui infliger. Les immeubles les plus solides restent debout, mais leurs fenêtres sont fracassées et leurs toits s’envolent dans les airs ; les bâtiments moins robustes, les poteaux électriques, les pilotis, bref, toutes les structures vulnérables aux assauts du vent sont réduites en pièces et vont se perdre dans la nature. Tous les palmiers de l’île sont déracinés, et quand une gigantesque vague déferle sur le rivage, il ne lui reste pas grand-chose à renverser.
Cette vague n’est cependant qu’un effet secondaire, presque une arrière-pensée du cyclone, car Clem est déjà en route vers le sud-ouest avec le gros de ses forces. La base de Sand Island est rayée de la carte, et les ruines d’East Island datant de la Seconde Guerre mondiale disparaissent avec elle ; dans quelques jours, lorsque le soleil éclairera de nouveau ce coin du monde, on pourra y découvrir des îles bien plus petites, et tous les îlots de sable se seront évanouis. Les seules traces de présence humaine se réduiront aux pistes des aérodromes et aux fondations de l’antique Midway Hotel. Mais personne n’aura le loisir de venir jeter un coup d’œil dans les parages.
Le cyclone se déplace presque parallèlement à la chaîne des îles hawaiiennes, mais deux droites non parallèles finissent toujours par se croiser ; la question est de savoir quand celles-ci vont le faire, si tant est que Clem ne change pas à nouveau de trajectoire. Di Callare ne rentre pas chez lui ; il reçoit de Lori un déjeuner et des vêtements propres, se douche, se change, mange sur le pouce et se remet au travail avant de s’être rendu compte qu’il a fait une pause, sachant au fond de son cœur que sa femme pense à lui.
Les ténèbres rampent sur l’Atlantique en direction du continent américain, atteignent le Brésil, occultent l’Amérique du Sud, déferlent sur les Antilles et sur l’Amérique du Nord, et pendant ce temps-là, Clem, qui se dore toujours au soleil du Pacifique, continue de foncer vers l’archipel en prenant de la vitesse. Il est désormais trop tard pour limiter les dégâts les plus importants – si l’on admet la définition classique du diamètre d’un cyclone, qui se mesure à partir de la ligne où les vents atteignent douze degrés sur l’échelle de Beaufort, alors le diamètre de Clem est d’environ trois mille kilomètres – ce qui lui donne une superficie totale quatre fois supérieure à celle de l’Alaska.
Mais la majeure partie de cette superficie n’a à subir que les effets d’un cyclone classique, équivalents à ceux d’un ouragan ravageant les Caraïbes. C’est seulement dans la petite zone entourant l’œil que se produisent des vagues titanesques et, bien qu’aucun instrument n’ait survécu assez longtemps pour que l’on puisse en tirer des mesures précises, la taille de ces vagues permet de déduire que le vent atteint autour de l’œil une vélocité digne d’une tornade – soit environ Mach 0,5. Hawaii va être victime d’un cyclone et, vu la taille et l’amplitude de celui-ci, ses habitants vont souffrir pendant un laps de temps inhabituel – mais avec un peu de chance, ils n’auront à encaisser qu’un cyclone.
Ils ont déjà eu un coup de chance, car les marées de tempête produites par Clem se déplacent parallèlement à la chaîne des îles ; ces marées ont frappé les récifs au nord-ouest, mais les côtes ont résisté au choc en dépit de la taille des rouleaux et on n’a constaté que des dégâts peu importants : une route côtière effondrée, une plage disparue, un phare détruit – un bilan nettement moins grave que celui qu’on aurait dû établir si la marée était arrivée par le sud-est.
C’est la pluie qui pose problème. Clem déverse des trombes d’eau sur l’archipel et sur ses montagnes ; sur les flancs de celles-ci se forment plusieurs centaines, plusieurs milliers de torrents violents, qui bloquent les routes nécessaires à l’évacuation de la population vers le nord et vers l’est.
Hardshaw ignore si l’un quelconque de ses prédécesseurs a jamais entendu parler de Hawaii 11 depuis l’époque de Roosevelt et de Truman ; la veille, elle ignorait qu’il puisse exister une autoroute à Hawaii, mais celle-ci s’est effondrée en quatre points différents entre Hilo et Pahala, suite à des inondations ou à des coulées de boue, et, pour ne rien arranger, la plupart des PC routiers de l’île sont hors service ; non seulement le trafic est interrompu entre Hilo et South Kona (le Génie a envoyé des troupes pour édifier des ponts au sein de la tourmente, et on l’a déjà informée de la mort de six soldats), mais là où les routes sont encore praticables, les rails ne fonctionnent plus… et la plupart des jeunes conducteurs n’ont quasiment jamais roulé en mode manuel. Les accidents se multiplient, causant des embouteillages dans des zones qui risquent d’être inondées d’un instant à l’autre.
Nous allons déplorer au moins quelques milliers de morts, se dit-elle. C’est inconcevable ; elle est président des États-Unis, nous sommes en temps de paix, elle a toutes les ressources de l’État à sa disposition, et elle ne peut strictement rien faire.
Elle s’autorise à se détendre ; elle a envisagé le pire, et désormais tout ira bien. Oui, plusieurs milliers d’Américains vont mourir. La plupart d’entre eux sur cette autoroute, parce qu’ils ont suivi la procédure d’évacuation, mais ceux qui ont décidé de rester à Hilo périront eux aussi. Personne ne sera tenu pour responsable de ce drame ; dans quelque temps, son équipe aura convaincu le pays que la situation était ingérable – et peut-être est-ce déjà cette opinion qui prévaut.
Elle consulte les dépêches les plus récentes. La flotte venue de Midway a changé de course pour éviter la tempête – elle se rappelle vaguement qu’un navire ne doit jamais encaisser un grain par le flanc – et va s’efforcer de la contourner pour gagner Yokohama. Tous les avions qui ont pu décoller avant la fermeture des aéroports se sont envolés vers la côte ouest, et comme la majorité de leurs passagers sont fonctionnaires, on va voir débarquer une foule de femmes et d’enfants angoissés dans tous les aéroports de San Diego à Portland. Elle envoie un mémo aux autorités militaires locales pour leur confier une mission d’« assistance humanitaire », puis remarque que Harris Diem a déjà donné des instructions en ce sens.
Il fait noir dehors, et la nuit s’annonce longue. Demain, le pire sera passé ; Brittany Lynn Hardshaw, femme de peu de foi, prie de tout son cœur pour que tout finisse par s’arranger.
Les ténèbres poursuivent leur course, traversent la côte ouest, rampent sur le Pacifique. Les communications XV nécessitent une bande considérable et la tempête a emporté une grande quantité d’antennes hawaiiennes, de sorte que seules sont assurées les liaisons TV et téléphone.