Выбрать главу

C’est la veille de Noël et Bill est terrifié : il ne retrouve plus la bague de fiançailles dans sa poche et se demande comment il va expliquer à Candy la modestie de ses autres cadeaux… quel soulagement lorsque ses doigts se posent sur le bijou ! Et il se rend compte que le pire est passé, qu’il n’est pas paralysé par la peur lorsqu’il lui pose la question… et ensuite, ils vont ensemble à l’église méthodiste pour y chanter des cantiques à la lueur des cierges, puis ils dégustent un bon chocolat chaud (tout ça est si ringard que Porter a envie de vomir, mais il sait que les branchés vont adorer)… et bingo ! Bill embrasse Candy et trouve sur ses lèvres le goût de son propre sperme…

Candy est secouée par un orgasme aux proportions carrément sismiques, et avant qu’elle soit redescendue Bill s’est déjà répandu en elle. Porter s’empresse d’enregistrer le tout. Cette bande rapportera du fric à Passionet pendant une bonne centaine d’années.

Ils s’effondrent doucement sur la moquette, toujours tendrement enlacés, sentent la fatigue s’emparer de leurs corps. Bill prend le visage de Candy en coupe et l’embrasse ; sa bouche est grande ouverte et, lorsque Porter zappe sur elle, il constate qu’elle est encore en train de jouir, que des vaguelettes de plaisir montent encore de sa vulve endolorie.

La bourrasque choisit cet instant pour frapper. Le vent cyclonique est susceptible de doubler, voire de tripler sa vitesse initiale. Cette bourrasque venue de la mer brise simultanément toutes les fenêtres de l’hôtel. Les deux tourtereaux ont à peine le temps de voir la baie vitrée se fracasser contre le mur ; Candy ouvre la bouche pour hurler.

Ed Porter est terrifié lorsqu’il capte sa peur, puis se ressaisit et réalise qu’il enregistre du sensationnel.

Le hurlement de Candy et les gémissements de Bill sont étouffés par le bruit de la porte qui s’envole dans le couloir – on entend un coup de tonnerre lorsque toutes les portes de l’hôtel sont arrachées de leurs gonds.

L’impact du vent sur une structure dépend de deux facteurs : le carré de la vitesse du vent et la rugosité de la surface qu’il attaque. Tout ce qui augmente la turbulence du courant aérien accroît la force du vent. C’est pour cette raison qu’une voiture roulant les vitres ouvertes consomme plus d’essence pour maintenir une vitesse égale à celle d’une voiture roulant les vitres fermées – l’air pénétrant dans l’habitacle se divise en plusieurs courants, ce qui crée des turbulences.

La vélocité de notre bourrasque a diminué pour atteindre une valeur normale, mais il est trop tard pour Bill et Candy. La force s’exerçant sur le Royal Hawaiian Hotel a diminué d’un facteur de six par rapport à l’instant de leur jouissance… mais l’air circule désormais librement dans les nombreux couloirs de l’édifice. Ce surcroît de turbulence augmente considérablement le facteur de couplage – le pourcentage d’énergie éolienne qui s’engouffre dans l’immeuble plutôt que de se disperser à l’air libre.

Avant que leurs poumons aient pu se vider, la façade rose du Royal Hawaiian se lézarde et se brise, la grande tour centrale commence à fléchir, les murs et les plafonds, frappés par des courants aériens divergents, se disloquent et le toit du bâtiment s’envole dans les airs, tel un puzzle perdant ses pièces d’ardoise sur sa route.

C’en est trop pour les murs porteurs, et le Royal Hawaiian s’effondre, réduit en pièces aussi grandes que des automobiles, lesquelles vont s’écraser sur les boutiques et les restaurants du quartier, échouant parfois sur les greens du Golf Ala Wai.

Bill et Candy n’ont pas le loisir de constater les dégâts. Ils sont pris en sandwich par le plancher qui se soulève et le plafond qui leur tombe dessus ; Bill n’a même pas le temps d’être horrifié lorsque la tête de Candy est aplatie comme une crêpe par le plafond, car il est projeté à l’autre bout de la chambre – il n’a pas lâché le corps de sa femme – et se brise le crâne en heurtant le mur.

Ed Porter a tout enregistré. Passionet va l’adorer. Et en plus, il est à l’abri. Il esquisse un pas de danse et, pour se détendre un peu, se repasse en boucle le dernier orgasme des deux tourtereaux (y insérant des souvenirs de leurs copulations passées), concluant chaque jouissance par une vision de la tête de Candy en train d’exploser. Passionet ne diffusera jamais cette bande, mais Ed a des relations et il sait qu’elle sera populaire auprès de clients d’un genre spécial ; il se masturbe frénétiquement et éjacule à plusieurs reprises, grisé par ce mélange d’amour bovin et de mort subite…

Une demi-heure plus tard, alors qu’il tire sur son pénis meurtri pour lui arracher une nouvelle érection, un poteau métallique provenant d’un monument du centre-ville se plante dans la fenêtre du bureau de Passionet, ouvrant un accès au vent ; quelques instants plus tard, le bâtiment s’effondre mais Ed Porter, le pantalon sur les chevilles et le poteau en travers du torse, n’en a plus rien à cirer. Moins d’une heure après, l’enregistrement des ultimes instants de Bill et de Candy est emporté par les eaux (les bandes sont fort légères et rangées dans des boîtiers en plastique) et promis à un éternel oubli.

Les satellites déplaçables commencent à se faire rares et, pour le moment, seuls les sites d’Edwards et de Baikonour peuvent en lancer sur orbite polaire. Les Kazakhs se montrent extrêmement coopératifs, mais leurs installations sont vétustes (leur premier lancement a eu lieu bien avant la naissance du président Hardshaw), et quant à la base Edwards, elle n’a été conçue que pour lancer de temps à autre des satellites de défense.

En outre, il est quasiment impossible d’entrer en communication avec la région ravagée par le cyclone. Lorsque Clem s’est orienté vers l’est en frôlant les côtes nord de l’archipel de Hawaii, les fréquences accessibles ont disparu les unes après les autres, et on a dû renoncer à la XV, puis à la TV haute définition et finalement à l’image du téléphone… Seules subsistent quelques liaisons audio et, chaque fois qu’un satellite est en mesure de les capter, les émissions des radioamateurs de Lanai et de Molokai qui rapportent leurs observations – mais comme les conditions météo ne leur permettent pas de déployer leurs antennes extérieures, c’est à peine si leurs signaux atteignent l’orbite la plus basse.

D’après l’amiral Singh, la flotte de secours a dû affronter une mer démontée, mais elle continue de s’éloigner de Clem et les réfugiés de Midway ont de bonnes chances d’être bientôt tirés d’affaire.

Clem a engendré de violentes tempêtes qui frappent la côte ouest, mais la plupart des avions venus de Hawaii ont pu atterrir à temps et on ne déplore aucun accident grave. Les vols transpacifiques, qui s’effectuent à quinze mille mètres d’altitude, n’ont pas été interrompus, et il paraît que leurs passagers se disputent les places bâbord afin de pouvoir observer Clem depuis les hauteurs.

Hardshaw considère les rapports posés sur son bureau et pousse un soupir. Apparemment, tout se passe bien… sauf qu’elle ne reçoit plus aucune information de Hawaii. La marée de tempête déclenchée par le changement de direction du cyclone achèvera sans doute sa course sur la côte sud du Mexique, mais celle-ci est en grande partie inhabitée et le gouvernement devrait avoir le temps de déclencher son évacuation. La marée de tempête qui l’avait précédée se dirige vers l’État de Washington et vers la Colombie-Britannique, dont l’évacuation en cours est retardée par un petit déluge.

Qu’est-il arrivé à Hawaii ? Telle est la question. L’une après l’autre, les principales îles ont cessé de répondre aux appels, de Kauai à la Grande île, il y a quelques heures à peine – en fait, un petit malin de la FEMA a inventé le concept de Degré du silence : 28 degrés sur l’échelle de Beaufort. Lorsque le vent atteint cette intensité, dit-il, toutes les communications sont coupées.