Oahu semble avoir tenu le coup jusqu’à 29, Niihau a succombé à 25, mais cette règle empirique semble pourtant vérifiée.
Oahu, l’île la plus peuplée de l’archipel, a passé le plus gros de la crise. Nombre de ses habitants ont dû se retrouver piégés sur les autoroutes, et comme le vent a atteint 35 degrés sur l’échelle de Beaufort, une intensité suffisant à emporter une automobile dans les airs, on va sans doute déplorer des dizaines de milliers de morts. En outre, nombre de tronçons d’autoroutes se trouvent en bord de mer, et on a sûrement assisté à des glissements de terrain suivis de noyades en masse.
D’après les observations radar, des creux de dix à vingt mètres se forment autour des vents nés du cyclone, ce qui permet de supposer que les installations en bord de mer ont été anéanties. Les pluies – si tant est qu’on puisse les estimer par image satellite – sont si violentes qu’elles ont dû causer de nouveaux décès, sans parler des torrents qui se déversent des sommets volcaniques.
Non seulement on déplore déjà des pertes considérables, mais comme il faudra du temps pour organiser les secours, nombreux sont les blessés qui vont périr dans les prochains jours. Aucune structure terrestre, excepté peut-être quelques bunkers militaires conçus pour résister à une attaque nucléaire, n’aurait pu survivre à de tels vents, de sorte qu’il faut supposer que tous les immeubles et tous les ponts ont été détruits. Inutile d’aller sur place pour s’en assurer.
Sur Kauai, le vent est retombé au degré 18 – l’équivalent d’un ouragan –, mais le silence radio persiste et rien ne prouve qu’il y ait des survivants. Des staticoptères de l’Armée, pilotés par des hommes formés aux conditions extrêmes, vont tenter de se poser à Lihue, la seule des grandes villes où cela semble faisable ; lorsqu’ils arriveront là-bas, le vent devrait être retombé à 12 beauforts, ce qui leur garantit une infime chance de succès. Un staticoptère est équipé de plusieurs centaines de pales à forte charge électrostatique, avec dix lames de rechange pour chaque pale, ce qui fait qu’en théorie il ne se crashe jamais… à condition que son moteur tienne le coup et que sa vitesse reste supérieure à celle du vent.
Elle souhaite bonne chance à ces hommes. Elle voit en esprit le vent arracher les pales d’un staticoptère en une fraction de seconde, voit son équipage sombrer au sein de la tempête. Elle sait que cet appareil résiste à un vent de 13 ou 14 beauforts, elle sait que ces hommes sont les meilleurs… mais elle préfère s’inquiéter du sort de dix soldats plutôt que de penser aux dizaines de milliers de personnes qui sont peut-être déjà mortes.
Un bon millier de scénarios ont été déposés sur le bureau de Hardshaw. Peut-être que le super-ouragan a causé des vagues titanesques, auquel cas les côtes ont subi des assauts assez violents pour rayer de la carte la plupart des villes. Honolulu comprise ; à en croire certaines images radar plutôt floues, il y a même des chances pour qu’une telle vague ait ravagé la plaine d’Oahu, démolissant Pearl Harbor et la Base aérienne Wheeler avant de foncer vers Waialua.
Tout peut arriver là-bas, et surtout le pire.
Hardshaw quitte son siège et pousse un gémissement. Ça fait trop longtemps qu’elle est réveillée, trop longtemps qu’elle est assise. Elle a bu trop de café et ce n’est pas fini. Ce n’est pas la première fois qu’elle se sent dans la peau de Mamie le Président… nom de Dieu, ce boulot crèverait n’importe qui, y compris Kennedy lui-même.
Ça suffit, ma vieille, arrête de râler, tu pourrais être en train de servir des hamburgers ou de régler un contentieux entre deux fermiers. Alors qu’elle s’étire, elle voit Diem se diriger vers elle. Il a un teint blafard et c’est sans doute la première fois qu’elle le voit sans cravate. Et avec de telles poches sous les yeux.
— C’est l’ONU, dit-il. Rivera veut te parler. On lui a demandé de patienter dix minutes, au cas où tu voudrais te rafraîchir un peu.
— Il me faudra plus de dix minutes, mais je vais voir ce que je peux faire.
Elle fonce dans la salle de bains, réfléchit quelques instants, décide que Rivera peut se permettre de patienter, se déshabille, se coiffe d’un bonnet de douche et tourne les robinets. Elle s’accorde une minute pour jouir du jet d’eau chaude, à peine le temps de se savonner et de s’ébrouer un peu, puis passe dans le sauna, attrape une serviette et se sèche, profitant au maximum de cette pause. Elle se sent encore dans la peau d’une vieille dame, mais d’une vieille dame propre, et c’est avec une impression de triomphe qu’elle enfile un de ses tailleurs de rechange.
Rivera a dû patienter trois minutes supplémentaires. C’est à peu près ce que peut se permettre la nation la plus puissante de la Terre, se dit-elle. Un petit quart d’heure devrait faire l’affaire, cinq minutes de plus que prévu. Il comprendra que son pouvoir est limité… Elle se refait une beauté en vitesse, se donne un coup de brosse.
C’est sans doute parce qu’elle est fatiguée que son sens de l’humour se manifeste en un tel moment, mais elle imagine un article dans le cahier « Carrières » d’un magazine XV pour adolescentes : « Devenez chef d’État d’une grande puissance. Veillez à ne jamais négliger les soins corporels et à vous tenir au courant de la mode ! »
Elle rit de bon cœur, ce qui lui remonte le moral, et quand elle sort de la salle de bains, elle se sent prête à affronter la nouvelle crise. Rivera veut sûrement profiter de la situation et il va se montrer d’une politesse irréprochable. « Laisse-leur leur dignité ; après tout, elle n’a aucune valeur marchande », disait son père après avoir truandé un touriste dont la voiture était en panne.
Lorsqu’elle s’assied devant son écran, Harris est en train de griffonner quelque chose sur son bloc-notes ; elle y jette un coup d’œil et lit : « Il a passé les cinq dernières minutes à faire des vannes sur les femmes qui mettent un temps fou à s’habiller. » Elle s’assure que le son n’est pas branché et écrit ces mots : « Personne ne prendrait la peine de s’habiller pour lui. Dorothy Parker. »
Harris se fend d’un sourire et d’un clin d’œil, puis active la liaison.
Rivera se dispense de préambule.
— Madame le Président, j’ai préparé une offre d’aide humanitaire que je viens vous soumettre.
— Nous l’acceptons, dit Hardshaw.
— Vous… euh… souhaitez-vous avoir un résumé détaillé de ses divers points ?
— Vivres, médicaments, secours – tout ce que vous avez pu obtenir des nations du Pacific Rim, je suppose. Et je sais parfaitement que l’aide humanitaire de l’ONU est toujours offerte sans contrepartie. En temps normal, évidemment, nous l’aurions refusée, car nous savons que d’autres pays ont des besoins plus pressants et que vos ressources sont limitées ; nous préférons d’habitude nous occuper nous-mêmes de nos citoyens en détresse. Mais aujourd’hui, toute aide extérieure est la bienvenue.
Rivera hoche lentement la tête.
— Je vois. Et souhaitez-vous… euh… avez-vous des informations sur l’étendue du désastre ?
Hardshaw se tourne vers Diem, qui déclare :
— Si vous en avez besoin, nous aurons un rapport provisoire dans moins d’une demi-heure. Mais pour l’instant, toutes les communications avec l’archipel sont interrompues. Nous avons pu contacter quelques radioamateurs, mais tout ce qu’ils peuvent nous dire, c’est qu’il pleut des cordes, qu’il souffle un vent de tous les diables et qu’ils sont coupés de tout. Dans trois heures environ, une équipe de l’Armée tentera d’atterrir sur Kauai. Mais tant que personne là-bas n’aura l’idée de nous passer un coup de fil, nous resterons dans le noir absolu.