— Je vais intervenir auprès des Chinois et des Japonais pour qu’ils partagent leurs informations avec vous. Je parierais que ces deux pays ne vous ont transmis aucune donnée, mais l’UNSOO m’assure qu’ils ont pu procéder à des observations par satellite. Bien entendu, nous vous communiquerons les observations de l’UNSOO, mais celles-ci sont bien minces.
— Nous en sommes conscients, dit Harris Diem, mais nous vous remercions de votre aide.
— Nous sommes tous sur la même planète, après tout, dit Rivera. Je suis ravi que nous puissions vous assister. Je vous recontacterai.
Il hoche la tête, puis leur adresse un petit signe de la main qu’il est possible d’interpréter comme un salut. L’écran vire au noir avant que Hardshaw ait pu réagir.
Elle se carre sur son siège.
— Et voilà : une douche, un tailleur propre, un salaud au téléphone, et je me sens fraîche comme une rose. Harris, commande-nous du café et des sandwiches au fromage, et ensuite faisons le point de la situation.
Elle retourne à son bureau pour examiner les nouvelles dépêches. Un radioamateur d’Oahu les a contactés, mais ce n’est qu’un boy-scout de seize ans basé à Pupukea ; il dispose d’un antique pick-up Ford et de deux louveteaux de quatorze ans, mais la route est trop impraticable pour qu’il descende, et de toute façon, il est bien trop isolé du reste de l’île. Mais il a réussi à déployer une antenne qui risque de tenir le coup, si bien que la liaison est maintenue en permanence, et comme son camp était équipé d’instruments météo restés intacts, il peut leur confirmer que la pression est descendue au-dessous de 700 hectopascals pendant trois heures de suite.
— En langage clair, ça veut dire quoi ? marmonne Hardshaw.
Puis elle aperçoit un autre message – il émane de Callare, le météorologue de la NOAA ; un type qu’il faudra mettre au courant de la vérité dès que Pauliss sera passé à la trappe –, duquel il ressort que, si la pression était effectivement aussi basse à 220 km de l’œil du cyclone, cela signifie que la couronne intérieure – la zone délimitant le pourtour de l’œil, qui mesure à présent 140 km de diamètre – doit être le théâtre de vents atteignant 46 degrés sur l’échelle de Beaufort, soit une vitesse de 525 km/h, ou encore 330 miles par heure (Hardshaw, qui n’a jamais pu s’habituer au système métrique, remercie mentalement Callare de cette précision), « ce qui correspond à la théorie et aux observations précédentes ».
— Tant mieux, dit-elle à haute voix. Il serait dommage qu’une théorie soit infirmée par un boy-scout.
Diem pose une cafetière fumante et un plateau de sandwiches sur le bureau du Président, s’assied sans autre cérémonie et demande :
— Alors, comment devons-nous interpréter l’appel du SG ?
— Eh bien, il avait sans doute l’intention de nous allécher avec son offre afin que nous consentions à renoncer à nos agences scientifiques. Mais comme j’ai accepté sa proposition avant qu’il ait eu le temps d’aller plus loin, et comme notre communication n’était pas protégée, il se retrouve coincé et obligé de nous rendre service. En outre, nous avons pris soin de déclarer que nous n’étions nullement obligés d’accepter son aide. Ça devrait lui assurer quelques heures de frustration… mais il n’aura pas la possibilité de se venger en faisant traîner les choses, par exemple. Est-ce que l’UNSOO a quelque chose d’intéressant à nous transmettre ?
— Non, mais si Rivera est en mesure de faire fléchir les Japonais comme il l’affirme, alors c’est un coup de pot, car Di Callare et Henry Pauliss m’assurent qu’ils disposent d’un système de scannage multiple qui leur permet d’obtenir des vues en coupe du cyclone, et donc de nous fournir des chiffres précis sur la hauteur des vagues et la vitesse des vents telles qu’ils ont pu les mesurer par satellite. À condition que ledit satellite ait été équipé de ce fameux système, bien entendu.
— D’accord. Nous nous sommes donc bien débrouillés.
Brittany Hardshaw se redresse et fixe Harris Diem. Elle n’a pas oublié l’époque où elle était Attorney General de l’Idaho et où il n’était que son secrétaire, pas plus qu’elle n’a oublié les années parfois sombres qui ont suivi. Comme la plupart des personnes dans sa situation, elle ne s’est jamais vraiment demandé quels bénéfices un homme comme lui pouvait retirer de son activité, préférant lui laisser le soin d’en décider. Mais quand même… si le chemin tortueux qu’elle a suivi pour fuir l’Idaho ne l’avait pas amenée là où elle est, ou à un poste similaire, serait-il resté à ses côtés durant tout ce temps ?
Peu importe. Quelles que soient ses motivations, il est là et bien là. Mais quand même…
— Tu as l’air épuisé, dit-elle.
— Toi aussi, patron. Et si tu veux l’être encore plus, j’ai un petit message de Carla Tynan qui ne va pas arranger les choses.
Hardshaw étouffe un grognement, attrape un nouveau sandwich, se ressert du café.
— Délicieux, dit-elle.
— Une recette de ma maman. Velveeta et Wonder Bread – pas facile à trouver de nos jours, mais ça en vaut la peine. On perd du temps, patron.
— Okay… (Sourire de Hardshaw.) Combien de nuits blanches avons-nous passées ensemble ?
— Je me retranche derrière le Cinquième Amendement.
Elle fait signe à Harris de manger un peu. Puis, une fois qu’ils ont tous deux fini leur sandwich, elle dit :
— D’accord, je t’écoute. Je sais que tu ne m’aurais pas dérangée pour rien et que ça doit être important.
— Tu veux un exposé scientifique détaillé ou un résumé ?
— Le résumé, s’il te plaît, avec suffisamment de détails scientifiques pour me prouver que Carla ne raconte pas de bobards. Bon Dieu, pourquoi avons-nous eu la mauvaise idée de nous débarrasser d’elle ? Elle est vingt fois plus précieuse qu’un bureaucrate comme Henry Pauliss.
Diem fait la grimace, mais s’il a conservé son emploi, c’est parce qu’il est capable d’avaler les couleuvres et de se montrer franc lorsque c’est nécessaire.
— Eh bien, je te rappelle qu’après l’Émeute globale, nous avons dû nous assurer qu’aucun employé de la NOAA ne serait en mesure de communiquer avec les médias en cas de crise grave, en particulier s’il s’agissait d’une crise susceptible de déclencher une autre Émeute globale. De sorte que nous avons supprimé la Section Prospective car c’était de là que provenaient les scénarios les plus catastrophistes.
— Rappelle-moi pourquoi cette décision n’a pas été jugée stupide à l’époque.
— Tout simplement parce que nous n’avions jamais eu à affronter une catastrophe climatique globale et parce que rien ne permettait de penser que nous aurions un jour à faire face à une situation aussi inédite que la situation présente. En outre, ça faisait trop longtemps que les météorologues nous avertissaient de l’imminence d’une sécheresse ou d’un réchauffement global. Je te rappelle que les pertes se chiffraient à dix millions de morts, ce qui permettait aisément de soupeser les risques.
Hardshaw hoche la tête.
— Eh bien, je déclare officiellement que cette décision était une grosse gaffe. Note-le au cas où on te demanderait de clarifier notre position.
— Tu optes pour l’honnêteté en tant que porteur ?
En termes médiatiques, « porteur » désigne ce par quoi un politicien cherche à se rendre crédible. L’apparence d’honnêteté est un porteur parmi d’autres, ainsi que les vœux pieux, le respect des faits, et cetera. Cela n’a rien à voir avec la vérité, si tant est que celle-ci soit connue, et c’est pour cette raison que Brittany Lynn Hardshaw, qui n’a pas oublié le goût du savon Irish Spring qu’on lui fourrait dans la bouche chaque fois qu’elle mentait, déteste ce terme. Elle ne l’a jamais dit à Harris Diem et ne le lui dira jamais. Le rôle de celui-ci consiste entre autres choses à lui concevoir des porteurs.