Elle lève les yeux, aperçoit sur une vitre le premier rayon de soleil de la journée, constate que l’équipe de nuit est en train de passer le relais à l’équipe de jour. Elle dit bonjour à tout le monde, agite la main, se conduit en hôtesse gracieuse, fait distribuer les sandwiches non consommés (Diem grimace en voyant ces mets délicats offerts à des employés subalternes, ce qui la fait sourire intérieurement).
Puis elle se rassied et dit d’une voix posée :
— Voici ce que je pense, Harris. Je pense que nous avons commis une grave erreur en ne faisant rien pour interrompre l’Émeute globale. Je sais qu’il est difficile de légiférer dans ce sens, mais les gens doivent prendre conscience de leurs responsabilités, bon sang ! Nous aurions pu réagir de bien des façons – déployer les forces armées pour protéger les grandes villes, demander aux gouverneurs de faire intervenir la Garde nationale, arrêter les dirigeants des chaînes XV et les incarcérer jusqu’à ce qu’ils acceptent de cesser leurs émissions…
— Tu te serais retrouvée avec des procès en cascade…
Elle le coupe d’un geste sec, comme si elle tranchait la tête d’un poulet. Diem l’a souvent vue faire ce geste au tribunal.
— Je te rappelle que je suis allée dix-neuf fois devant la Cour suprême et qu’une action en justice ne me fait pas peur. Ça aurait été le premier exemple de danger immédiat depuis la création de la XV commerciale… et je crois qu’on se serait bien battus, non ? Mais assez parlé du passé.
Elle avale une nouvelle gorgée de café ; celui-ci a refroidi mais il peut encore faire office d’excitant.
— L’essentiel, c’est ceci : nous devons accepter le fait que je ne peux pas être partout à la fois et que je ne peux même pas communiquer avec tout le monde. Nous ne savons même pas si l’Armée américaine est en mesure d’atterrir dans un État américain, ni même si la Navy peut entrer dans Pearl Harbor.
» Ce qui m’empêche de dormir, Harris, c’est que si la NSA a raison, si Callare, les Tynan et leur équipe ont raison, nous allons vers une catastrophe suffisamment grave pour sonner le glas de tous les gouvernements de la planète. Certains d’entre eux tiendront peut-être le coup, mais personne ne peut encore dire lesquels. Des millions de gens vont se retrouver privés de tout l’équipement moderne et il faudra bien qu’ils se débrouillent. Et je ne pense pas qu’ils soient prêts. Ça fait quelques siècles qu’ils vivent sous l’autorité gouvernementale, et je te parie qu’ils se contenteront d’attendre l’arrivée des équipes humanitaires. Mais regarde à quel point nous sommes déjà impuissants à Hawaii. Et quand nous aurons réussi à mettre sur pied un dispositif de secours, Clem risque de revenir faire un petit tour sur les lieux.
» Par conséquent, les gens vont être obligés de se démerder tout seuls, ce qui veut dire que nous devons leur donner toutes les informations susceptibles de les aider.
— Et s’ils en font mauvais usage ?
— Alors on leur tapera sur les doigts – si c’est possible. Et si ça ne l’est pas, on s’en lavera les mains. Comprends-moi bien, Harris, nous devons prendre les dispositions nécessaires pour que le peuple américain, voire tous les peuples du globe, puisse survivre si jamais nous venions à périr. Et je ne pense pas qu’ils y parviendront si nous leur laissons un héritage de désinformation ou d’ignorance pure.
» Tel est ton problème, Harris. Quelles que soient les nouvelles que tu as reçues de Carla Tynan, même si elles sont dramatiques, nous devons les communiquer à tout le monde. À l’ONU, aux autres nations, au Congrès, aux partis politiques, aux candidats à la présidentielle, aux dirigeants des grandes entreprises… et même au peuple. Désormais, tous nos dossiers seront rendus publics, à l’exception de ceux relatifs aux armes et aux dispositifs militaires classés secret-défense. Le gouvernement ne pourra continuer de fonctionner normalement que quelques mois à peine… ensuite, que ça nous plaise ou non, c’est le peuple qui aura le pouvoir. Pour le meilleur ou pour le pire, il va retrouver sa souveraineté. Et s’il n’arrive pas à l’exercer, eh bien, cela mettra un terme à deux cent cinquante ans d’expérience. Mais ce qui vient de se produire à Hawaii n’est sans doute qu’un début – la saison des cyclones est loin d’être finie –, et puisque nous ne pouvons pas aider les gens, autant l’admettre tout de suite, leur donner toutes les informations qui leur seront nécessaires et les laisser se débrouiller sans nous.
Harris Diem se met à rire.
— Okay, patron, je vais partir de l’hypothèse que tu n’as pas perdu la boule. Mais je me sentirai mieux si tu changes d’avis après avoir entendu ceci. Non seulement Clem n’a pas fini de sévir, loin de là… mais en outre il va faire des petits dans la semaine à venir.
Le président Hardshaw s’est préparée à un choc – elle sait que même son assistant le plus proche est incapable de déchiffrer ses expressions –, de sorte qu’elle ne semble même pas broncher. Pas plus qu’elle n’hésite avant de répliquer :
— Tu ferais mieux de m’expliquer cela en détail, et ensuite on rendra la nouvelle publique.
Harris Diem lui répond par un infime hochement de tête et un sourire pincé. Elle le connaît suffisamment pour comprendre qu’il compose dans sa tête un nouveau chapitre de ses Mémoires, où il racontera comment il l’a vue changer de politique en quelques secondes et sans même battre des cils. Et quand il commence à lui exposer la situation, il s’est déjà adapté à ce changement de politique, un changement qu’il défendra bec et ongles même s’il est épuisé, même s’il lui est opposé, même s’il n’en comprend pas la raison.
Une telle loyauté la terrifie ; il est presque impossible de diriger la plus grande puissance militaire de la Terre et de gouverner le destin de deux cent cinquante millions de personnes, mais son esprit se révulse à l’idée qu’elle puisse jouir d’un pouvoir absolu sur un être humain. Bien des années ont passé depuis l’Idaho.
Elle se concentre sur ce que lui dit Diem et, dix minutes plus tard, elle contacte le Secrétaire général Rivera, le président Questora, chef d’État du Mexique, ainsi que tout un tas de dirigeants d’Amérique centrale, qu’ils soient présidents, dictateurs ou généraux – un trombinoscope lui est nécessaire pour ne pas les confondre les uns avec les autres. Lorsqu’elle achève cette tâche, elle reçoit un appel de Hawaii : l’Armée a réussi à atterrir, mais un staticoptère s’est crashé, entraînant la mort de six personnes. Pour l’instant, les conditions météo ne permettent pas aux militaires de s’éloigner de leur base. Ce message ressemble à une antichute, à un détail désormais secondaire.
Randy Householder connaît son affaire. Ça fait plus de dix ans qu’il traque son gibier. Quelques coups de fil, quelques contacts, quelques liasses de billets, et il a vite fait de se procurer un extracteur.
Il considère l’objet et ne peut réprimer un frisson. Quelques taches brunâtres prouvent qu’il a déjà servi.
Il lui faut quatre jours pour s’assurer que Jerren Anders n’est pas enfermé dans un QHS ; lors de son arrestation, il a souffert d’une forme de dépression, ce qui a convaincu le juge et le jury qu’il n’était pas dangereux ; aujourd’hui, il va mieux et vit aux frais des contribuables.