Randy a décidé de faire faire des économies à ceux-ci. Sa méthode est toute simple.
La cour de la prison n’est protégée par aucune clôture ; le bracelet passé à la cheville des détenus suffit à dissuader toute tentative d’évasion. Anders n’est plus tout jeune et il fait du jogging pour garder la forme. Randy ne dispose que de trente secondes pour agir, mais il ne court aucun danger à condition de bien minuter son coup.
Par une belle journée ensoleillée, Randy apparaît soudain derrière un arbre, frappe Anders au visage, pointe son arme sur lui et déclare :
— Tu as le bonjour de Withers, de Wallace et de Brown. Suis-moi.
— J’ai raccroché de cette merde…
— Alors je vais te tuer tout de suite.
Anders se redresse et lève les mains. Randy le pousse jusqu’à sa voiture ; les flics n’ont aucun moyen de retrouver sa trace, grâces en soient rendues aux défenseurs des libertés civiques. Ils montent à bord, Randy dicte une adresse et le véhicule démarre.
— Qu’est-ce que vous allez…
Randy paralyse Anders sans attendre. Le produit qu’il a utilisé fait aussi office d’anesthésique, ce dont il n’a strictement rien à cirer.
Puis il attrape son démonte-pneus et entreprend de briser les os du pied d’Anders. Celui-ci ouvre de grands yeux larmoyants, mais il ne peut rien faire excepté gémir.
Si on tranche le bracelet, les flics cessent de le rechercher. Ils pensent en effet qu’il est impossible de l’ôter sans le trancher. Ce qui est effectivement le cas, sauf si l’évadé n’est pas seul, ou encore s’il refuse de se laisser briser les os.
La situation présente est inédite. Randy frappe de toutes ses forces – il ne dispose que de cinq minutes – et les vieux os d’Anders ont vite fait de céder. Le bruit qui règne dans l’habitacle est écœurant. Les gémissements d’Anders sont plutôt agaçants, mais Randy n’a pas le temps de le bâillonner.
Lorsque le pied, enveloppé dans du plastique, acquiert la consistance de la confiture, Randy attrape le bracelet et le fait glisser sur les chairs sanguinolentes. La voiture fait ce qu’on lui a demandé de faire – à savoir traverser un entrepôt où travaillent des robots – et Randy abaisse sa vitre.
Là, à sa portée. Un camion-robot tractant trois remorques. Randy passe en mode manuel – se félicitant d’avoir appris à conduire à l’ancienne – et fonce. La deuxième remorque est occupée par des vaches, et il a le temps d’apercevoir leurs yeux stupides lorsqu’il jette le bracelet parmi elles.
Il emprunte ensuite une ruelle non pourvue de rails ; il réactive le pilote automatique et ordonne à la voiture de rouler quelque temps dessus avant de regagner une route guidée. La police mettra plusieurs semaines à faire le rapprochement entre les archives de circulation automobile et le trajet suivi par le bracelet – Randy a bien l’intention d’achever sa tâche avant qu’on puisse remonter jusqu’à lui.
Il regagne l’arrière de l’habitacle pour s’occuper d’Anders, qui n’a pas cessé de gémir. Il le ligote, puis lui injecte l’antidote au paralysant.
Comme il s’y était attendu, Anders se met à bafouiller, lui jure qu’il lui dira tout ce qu’il veut.
Randy lui pose la question.
— Tu te rappelles cette bande que tu as fait circuler il y a quatorze ans ? Une petite fille blonde ?
— Non, pas celle-là, non, merde, ces types-là sont pires que tout ce que tu peux imaginer…
Randy lui montre l’extracteur.
— Pires que moi ?
Anders passe à table sans autre forme de procès. Mais ce vieux débris est bien capable de mentir et Randy ne veut courir aucun risque – ceci est trop important. Il lui sourit de toutes ses dents et lui dit :
— Au fait, j’ai menti.
Et il lui plaque l’extracteur sur le front. Anders, la bave aux lèvres, pousse un hurlement, et Randy pianote sur son clavier pour enregistrer la bande.
Cette nuit-là, le corps de Jerren Anders est jeté dans un ravin non loin de l’US 93. Les datarats de Randy ont trouvé un moyen de s’infiltrer dans les archives de la police de la route de l’Idaho et, à en croire leurs rapports, il dispose d’un répit plus important qu’il ne l’aurait cru.
Il fait une bonne sieste avant de lire la bande. Celle-ci va contenir toutes sortes d’horreurs et il doit se préparer à chercher celle qui l’intéresse. Quatre jours plus tard, il n’a trouvé que des viols suivis de meurtres atroces, les menaces proférées par le nommé Wilson, les drogues fournies par le nommé Brown…
Randy se rend compte qu’il a peur de revoir le pire. Il ne sait pas si Anders lui a dit la vérité, mais il sait qu’elle se trouve quelque part dans cette bande. Il avale une dose de sédatif.
Elle ne mentait pas quand elle lui a parlé en rêve. C’est atroce. Il voit ses tueurs procéder aux repérages, localise le moment où ils découvrent qu’elle se douche toujours toute seule, que personne ne l’attend. Il se rend compte qu’Anders bandait en espionnant sa petite Kimbie Dee.
Avant d’avoir pu s’en empêcher, il les voit en train de fabriquer leur saloperie de bande : Kimbie Dee tente de protéger sa nudité lorsque le monstre apparaît dans la salle de douches, il est gigantesque, hideux, il braque un revolver sur elle, la contraint à baisser les mains pour qu’il puisse la reluquer…
Il s’arrache à ces images, au bord de la nausée, mais il a senti autre chose dans ce souvenir, et il l’identifie lors de sa plongée suivante.
C’est un nom, un nom qu’il connaît bien. Mais jamais il n’aurait cru que cet homme puisse acheter une telle bande, encore moins financer sa fabrication.
Mais aucun doute n’est permis. Jerren Anders était sûr de travailler pour cet homme, lui seul aurait pu se débrouiller pour que la plupart des membres de son réseau soient condamnés à mort.
La suite des opérations s’annonce difficile. Randy se félicite de ce que ses datarats lui aient permis de gagner du temps – car il va en avoir besoin.
Si les résultats arrivent à ce moment-là, c’est peut-être parce que Carla Tynan a eu le temps de prendre un repos mérité pour la première fois depuis plusieurs jours. Toujours en plongée, Mon Bateau a enfin franchi l’équateur et file vers les îles Salomon. Elle n’a pas le cœur à prendre des bains de soleil ni à bosser à la surface.
Di et son équipe fournissent sans conteste un travail de premier ordre, et ils ont réussi à bâtir un modèle des mouvements du cyclone en fonction de l’azimut de son jet d’écoulement. La NOAA est efficace dès qu’on lui indique la marche à suivre…
C’est exactement ce qui lui posait problème quand elle bossait là-bas, se dit Carla, toujours étendue sur son lit bien chaud et bien propre ; une fois qu’elle avait formulé un concept, elle avait un mal fou à s’intéresser aux détails accessoires, sauf lorsqu’ils confirmaient ledit concept. Quand elle était en forme, elle appelait ça le « syndrome de Daniel Boone » : dès qu’elle avait conduit les pionniers en haut d’une colline, elle ne souhaitait que foncer vers la suivante. Quand elle n’était pas en forme, ce qui lui arrivait souvent à l’époque, elle diagnostiquait chez elle un mélange d’authentique créativité et de paresse pathologique – comme elle savait que ses idées suffisaient à lui assurer un emploi, elle se contentait de les émettre, laissant ses collègues se charger du sale boulot.
Mais ce fut Louie, dont la personnalité n’avait pourtant rien d’introspectif, qui lui avait fait entrevoir la façon dont fonctionnait son esprit. « Ce n’est pas de la paresse, idiote. Quand tu traques une nouvelle idée, tu travailles vingt heures par jour, non ? Et ça n’a rien à voir avec l’esprit pionnier, car quand tu ne traques aucune idée, tu passes ton temps à faire du shopping ou à lire des conneries – on ne peut pas dire que tu ailles à la chasse aux idées. Ce qu’il y a, c’est que tu ne supportes pas le fait qu’il existe des choses que tu ne saches pas. Quand tu attrapes une idée au vol, tu n’as pas de répit tant que tu ne l’as pas confirmée ou infirmée. Et quand tu n’en attrapes aucune, tu te contentes de faire les choses que tu as envie de faire. Ce n’est pas un crime, pas vrai ? Pourquoi faut-il que tu passes d’un extrême à l’autre, que tu te considères tantôt comme une sainte et tantôt comme une criminelle ? »