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Elle éprouve un certain plaisir à se repasser cette scène mentalement – cela pourrait déboucher sur un chouette rêve érotique, mais elle est surtout heureuse de se souvenir que Louie la comprend, même s’il est le seul. En outre, quand elle a envie de faire l’amour avec Louie, elle se rappelle aussitôt qu’il lui faudra patienter plusieurs mois, car sa mission spatiale vient d’être prolongée pour une durée indéterminée. Elle pousse un grognement, se lève, va sous la douche (une douche avant et après le lit – voilà qui est bien complaisant) et s’abandonne aux caresses reposantes de l’eau chaude.

L’équipe de la NOAA a la situation en main et, en dépit des machines dont elle dispose à bord et des nets auxquels elle peut accéder, ils sont nettement mieux équipés qu’elle, de sorte qu’elle n’a plus besoin de s’intéresser à ce problème de jet d’écoulement.

Sauf que quelqu’un – un écrivain de science-fiction du siècle dernier, son père adorait le citer – a dit un jour que les choses n’arrivent jamais une à la fois.

Elle se secoue les cheveux, aspergeant la cabine, et elle offre son dos à l’eau bouillante, se masse les reins pour chasser la tension de son corps. Jamais une à la fois. Que fait un jet d’écoulement, hormis créer une zone de haute pression dont le cyclone a tendance à s’éloigner ? Quels sont les autres effets de ce jet ?

Des tornades sur les terres, des déluges sur les eaux – un ouragan engendre des tornades sur son passage. On en distingue déjà tout un groupe à droite de la trajectoire de Clem, un groupe plus petit au point de descente du jet. Météorologie élémentaire : l’effet de cisaillement qui affecte les vents cycloniques peut s’accompagner d’une rotation dans un plan horizontal due à l’influence des cumulo-nimbus présents sur la couronne.

Lorsque la rugosité du sol ralentit la vitesse du vent, on assiste à un effet de cisaillement ; en haute altitude, la vitesse du vent n’est pas altérée, ce qui entraîne la formation d’un tourbillon dont l’axe est horizontal. Mais les vents ascendants qui accompagnent la formation orageuse font pivoter cet axe à la verticale, et c’est ainsi qu’on obtient une tornade.

En descendant vers le niveau de la mer, le jet d’écoulement augmente l’humidité de l’air, créant une zone dont le vent a tendance à s’éloigner. D’où un effet de cisaillement en cascade et une prolifération de cumulo-nimbus, et par conséquent de courants ascendants. Là où le jet d’écoulement effectue sa descente, les conditions sont idéales pour que des tourbillons se forment autour des zones de basse pression – on appelle cela la tornadogenèse.

Tout cela a été découvert à peine soixante ans plus tôt, lorsqu’on a été en mesure de suivre au radar la progression d’un cyclone de belle taille, ce qui a permis d’observer les cumulo-nimbus, les tornades et l’œil lui-même. Beulah, qui a sévi durant les années 1960, a été propulsé sur le continent par ses jets d’écoulement, semant des tornades sur son passage à la façon d’un camion perdant son chargement de boîtes de conserve.

Les jets d’écoulement de Clem vont donc déclencher de beaux effets de cisaillement. Et créer une zone de haute pression à très basse altitude. Ce qui va donner plein de tornades et plein de déluges…

Et ce jet d’écoulement se déplace. Quand il disparaît, l’air à haute pression cesse de descendre. Du coup, les tourbillons comprimés à basse altitude se mettent à remonter…

… comme une bulle de vapeur dans une bouilloire. Comme un ludion quand on ôte son doigt de la membrane en caoutchouc – lorsque Carla avait six ans, son père lui a offert une bouteille d’eau contenant un petit homme-grenouille en verre ; il y avait une bulle d’air dans celui-ci, et quand on appuyait sur la membrane, la pression comprimait la bulle, la densité de l’homme-grenouille augmentait et ça le faisait couler ; quand on relâchait la pression, la bulle augmentait de volume et l’homme-grenouille remontait.

Une grosse bulle d’air. Remontant depuis la surface d’un océan chaud et furieusement agité. Des vents puissants au niveau de cette surface, convergeant vers le point où va grimper la bulle…

Si le jet d’écoulement se déplace assez vite, si la zone de haute pression se développe verticalement assez vite, on obtient un cas typique de formation d’un cyclone. Ce phénomène est plutôt rare – quand un jet d’écoulement se déplace dans un cyclone normal, la zone de haute pression est plus proche de l’œil et la masse d’air se déplace suivant un mouvement centripète, se contentant d’alimenter le cyclone. Mais vu la taille de Clem… vu que le jet d’écoulement peut descendre à plusieurs centaines de kilomètres de là…

Il lui faut environ une heure pour dégrossir un modèle et confirmer son intuition. Alors qu’elle achève sa tâche – et pourquoi ses doigts sont-ils toujours si maladroits, son cerveau toujours si engourdi, sa documentation toujours si incomplète ? –, elle remarque qu’elle a froid et s’aperçoit qu’elle a oublié de s’essuyer en sortant de la douche. Mais elle a pensé à fermer les robinets, pour une fois.

Et son dos lui fait souffrir le martyre. Enfin, elle doit à nouveau avoir de l’eau chaude à présent… de sorte qu’elle prend une troisième douche, et cette fois-ci elle s’oblige à se détendre, à s’essuyer et à se vêtir d’une tenue confortable. (Bon, d’accord, Louie lui a dit un jour qu’elle était sexy dans cette combi, mais comme elle a perdu du poids, ladite combi est devenue un peu trop grande. Et alors ? Si elle a envie de remuer de bons souvenirs, où est le mal ? Elle n’a pas divorcé parce qu’elle ne l’aimait plus, mais parce qu’elle voulait continuer de l’aimer, comme elle le lui a expliqué à l’époque.)

Bon Dieu, voilà qu’elle rêvasse alors qu’elle a un problème grave à résoudre. Oui, ce scénario est plausible, mais ce n’est pas le seul. Peut-être que Clem va faire des petits, mais personne ne le saura tant que ce jet d’écoulement ne se sera pas déplacé… ce qui risque de ne pas arriver tout de suite.

Mais il s’est déjà déplacé, bon sang, juste avant que Clem fonce sur Hawaii. Il y a quelques heures à peine. Et à ce propos, ça fait un bout de temps que Carla n’a pas suivi les infos – elle n’a aucune idée de ce qui a bien pu se passer à Hawaii.

Mon Bateau fait surface quelques heures après le crépuscule ; la nuit est splendide, l’océan désert à plusieurs milles à la ronde, et Carla monte sur le pont, équipée d’un casque et d’une fiche pour accéder directement aux données qui lui sont nécessaires. Elle sèche le pont avec un jet d’air à haute pression et s’étend dans l’obscurité, contemplant les étoiles, comptant les météores et profitant du spectacle. Et dire que la plupart des gens n’ont jamais vu une nuit étoilée, hormis par l’entremise de la XV ; d’ailleurs, Louie doit voir bien plus d’étoiles qu’elle. Pas étonnant qu’on n’arrive pas à l’arracher à sa bulle d’observation, en dépit de la menace des rayons durs.

Poussant un soupir, elle enfile son casque et branche sa fiche. Au boulot. Carla.

La nuit noire, l’éclatante beauté des étoiles, le doux roulis de Mon Bateau qui berce son corps allongé, tout cela se réduit à une présence spectrale dans son esprit, tels les fragments d’un rêve subsistant au réveil. Elle appréhende mentalement plusieurs milliers d’options, sélectionne celles qui l’intéressent, apprend que presque toutes les communications sont coupées avec Hawaii, repasse sur les chaînes publiques pour y recueillir les données des satellites et des stations météo…