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Lorsque le jet d’écoulement de Clem a changé d’azimut, il s’est déversé sur de l’eau à une température inférieure à 20o C. Trop froid pour qu’apparaisse un autre cyclone. Et trop froid pour qu’il survive longtemps.

Mais il s’est formé une dépression de belle taille, qui semble avoir évolué vers une forme de cyclone extratropical – une tempête assez étendue, quoique beaucoup moins puissante que Clem, qui fonce vers la Colombie-Britannique et va occasionner des déluges au Pacificanada.

Elle remarque qu’un satellite japonais placé en orbite polaire était en position pour photographier le cyclone durant les huit minutes cruciales qui ont vu le premier jet changer de position et un second se former perpendiculairement à lui.

Elle accède à plusieurs milliers de bibliothèques électroniques, en quête d’un logiciel de pénétration ; le système dont elle dispose lui permet de fabriquer une super-équipe d’assaut qui a bien vite raison des nœuds de Tokyo. Quelques secondes plus tard, tandis que son corps s’agite au sein de la « vraie » réalité, elle remarque que sa conscience semble se déployer, occuper un espace apparemment infini.

Les données sont bien mal protégées ; il semble que les Japonais partent de l’hypothèse que leur satellite sera forcément espionné. En un rien de temps, elle entre, trouve ce qu’elle cherche, ressort.

Ils disposent d’une sorte de radar qui leur permet d’avoir une vue en coupe de l’atmosphère, et ce radar a capté des images du cyclone. Jamais elle n’aurait espéré trouver des données aussi précieuses… elle s’en sert pour bâtir une extrapolation…

La catastrophe est imminente. Aucun doute là-dessus. Si le phénomène s’était produit en eaux plus chaudes, cela aurait entraîné la formation d’une colonne d’air chaud au sein de ce tourbillon de vagues, de courants, de vents et de nuages : le genre de colonne qui engendre un nouveau cyclone.

Louie commence à s’habituer à arpenter la Lune dans la peau de ce crétin de robot, à tel point que le plus souvent il le laisse en mode automatique jusqu’à ce qu’il ait besoin de procéder lui-même à une manipulation. Le premier jour a été le plus dur ; ladite manipulation consistait en la remise en route de l’« assembleur » afin qu’il fabrique des bus de données et des câbles de connexion pour toutes sortes de bidules qui n’avaient jamais été conçus pour fonctionner en réseau – ça n’a pas été de la tarte.

Comme il subsiste un délai d’une seconde et demie entre le robot et lui, cette saleté de machine doit se débrouiller toute seule pour les manips les plus délicates – chaque fois qu’il faut tourner une vis sans la serrer à fond, Louie doit mettre le robot en position, quitter l’interface directe, indiquer au robot la force à exercer, attendre qu’il ait fait son boulot… il lui a fallu plus d’une heure pour ôter les six vis Philips qui maintenaient une plaque dissimulant deux leviers dont l’accès était indispensable.

Il en a profité pour subtiliser tout un tas de trucs aux Français. Si ça ne leur plaît pas, ils n’ont qu’à venir l’arrêter ; mais ils ont diminué leur présence lunaire et ne risquent pas de remarquer quelque chose.

Une fois les systèmes intégrés et les robots programmés, les choses se sont accélérées. Le Pentagone lui a transmis toutes sortes de logiciels de conception optimisée, et ça fait deux jours qu’il les fait tourner dans le système principal. Dans quelques heures, si tout va bien, il sera en mesure de lancer deux petites fusées de transport, conçues sur la Lune par lui-même et ses robots, qui apporteront sur Constitution une partie des provisions de bouche françaises. Il ne risque pas encore de mourir de faim, mais ça lui fera du bien de manger autre chose que son gruau habituel, et puis cette idée de test en valait bien une autre.

Il s’est aperçu ces derniers jours qu’il aime bien se balader sur la Lune. Les petits réplicateurs sont désormais tous ses « esclaves » – le système contrôle toutes leurs activités – et ils s’agitent sérieusement ; la netteté des ombres et la noirceur du ciel l’enchantent toujours autant.

Il regrette de ne pas être là-bas en personne, de ne pas laisser l’empreinte de ses pas sur ce sol que rien n’a troublé depuis plusieurs milliards d’années, et il a déjà fait une proposition en ce sens. Vu l’équipement dont dispose la Base lunaire, auquel s’ajoute celui qu’il est en train de mettre sur pied, il lui serait facile de fabriquer un système de propulsion capable de placer Constitution en orbite lunaire – à condition de faire ça en douceur, la station ne pouvant supporter une accélération supérieure à un vingtième de gramme. En fait, il pourrait aller où il veut, même s’il renâcle à l’idée de descendre dans le Caveau, ce qui serait nécessaire en cas de long voyage.

Mais quand même… une fois qu’il aura équipé Constitution, il pourra aller où bon lui semble. Il a l’impression d’avoir à nouveau seize ans et de bricoler sa vieille Geo 94 pour participer à un rallye.

Ce qu’il y a de bizarre dans ce boulot – et il se rend compte à quel point les Français et les Japonais se sont montrés conservateurs –, c’est que seules les premières étapes sont difficiles. Les machines dont il dispose ont la capacité d’apprendre, et une fois qu’elles ont bien appris leur leçon elles optimisent tout de suite, de sorte que dès qu’on leur a donné les instructions nécessaires, elles se mettent à bosser beaucoup mieux et beaucoup plus vite que lui. Prenez son projet de fusée, par exemple : il lui a fallu une bonne journée pour concevoir la gorge de la tuyère pour le carburant solide… et à peine une heure pour achever le reste du moteur.

Allez, au boulot. Il revient à cette fameuse fusée…

Ce n’est plus la même. Rien à voir avec celle sur laquelle il a bossé la dernière fois. Et il sait intuitivement que ce modèle est nettement supérieur… en fait, il lui suffit d’un simple coup d’œil pour en comprendre tous les paramètres. Le tracé de cette courbe empêche la chaleur de monter autant dans la tuyère ; le dessin des renforts améliore la résistance de l’ensemble…

Apparemment, c’est son subconscient qui est responsable de ces améliorations. À présent qu’il reste branché de façon quasi permanente, laissant les choses suivre leur cours en tâches de fond, on dirait que toutes les procédures qu’il a mises en œuvre sont poursuivies par son subconscient, comme si la capacité de son esprit s’était accrue en fonction de sa charge de travail.

Il ne s’est débranché que pour dormir, et il a remarqué ces derniers temps qu’il a beaucoup moins besoin de sommeil.

C’est précisément un des symptômes qu’il est censé signaler au docteur Wo. Ignorant ce que lui a appris son expérience, Louie décide de contacter le neurologue ; ce qui lui arrive est plutôt angoissant.

Wo répond à son appel en moins de cinq minutes ; de toute évidence, Louie est considéré comme un précieux cobaye. Il lui explique la situation en quelques phrases.

— Et vous n’avez pas eu conscience de réfléchir à ces modifications ? Les robots ont produit un modèle amélioré et, dès que vous vous êtes rebranché, vous en avez compris le fonctionnement ?

— Ouais, c’est ça. Et je dors de moins en moins. Et quand il m’arrive d’évoquer des souvenirs, ceux-ci sont beaucoup plus clairs… c’est à cause des optimiseurs ?

— Cela ne fait guère de doute.