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— Que s’est-il passé ? Est-ce que c’est mon subconscient qui a conçu et construit cette fusée ?

— Bonne question, dit Wo. La réponse est probablement la suivante : c’est vous qui avez fait ça, mais ce n’est pas le « vous » avec qui je parle en ce moment. Entre autres tâches, les optimiseurs copient tous les codes précieux et efficaces, puis ils les déplacent là où leur présence est nécessaire. À mon avis… et il nous faudra procéder à des tests pour le confirmer, je sais que vous n’aimez pas ça, mais n’ayez crainte… à mon avis, les optimiseurs copient certaines parties de votre esprit sur des programmes tournant sur les autres processeurs, y compris ceux qui se trouvent sur la Lune. En quelque sorte, vous vous dispersez dans le système. C’est pour ça que vous avez compris le fonctionnement de cette fusée rien qu’en la voyant – tous ces fragments de vous-même sont « rentrés à la maison ». Eh bien, voilà qui est intéressant… apparemment, le net auquel vous êtes relié ne se contente pas de vous optimiser, il devient vous-même. Pendant que vous êtes simultanément optimisé.

Louie déglutit et pose la question la plus importante de toutes.

— Est-ce que je vais rester le même, doc ?

Wo s’assied, suivi par l’objectif du téléphone, et se gratte la tête. Sans doute est-il profondément ému ; le problème avec les médecins affectés à la recherche militaire, dont le boulot consiste parfois à examiner un patient afin de voir pourquoi il est encore en vie, c’est qu’ils disposent d’un registre d’expressions plutôt limité. Louie connaît Wo depuis belle lurette, mais jamais il n’a pu deviner ses sentiments.

Le neurologiste reprend la parole.

— C’est une question intéressante. Mais elle relève de la philosophie plutôt que de la science. Personnellement, je dirais qu’aucun de nous ne reste exactement le même, mais il existe une continuité dans notre évolution et je pense que vous maintiendrez cette continuité dans la vôtre. Seriez-vous encore Louie Tynan si vous décidiez de vous tailler les ongles et de vous couper les cheveux ? Bien sûr que oui. Seriez-vous toujours vous-même si on vous greffait le cœur d’un autre ? Vous seriez un peu transformé par cette expérience traumatisante, mais vous resteriez Louie Tynan. Et si on vous greffait le cerveau d’un autre ? Ou la moitié d’un cerveau ? Resteriez-vous le même à l’issue d’une conversion religieuse ? Un logiciel est-il toujours le même si on le met à jour pour améliorer ses performances ?

C’est au tour de Louie de se gratter la tête – si quelqu’un les espionne, il doit penser qu’ils ont des poux.

— Dans tous les cas, dit-il, je crois que ma réponse serait : peut-être.

— Quand nous avons procédé aux tests sur les optimiseurs, un de nos sujets a découvert qu’il disait, beaucoup plus souvent la vérité – apparemment, il avait l’habitude de pratiquer la flatterie et le pieux mensonge. Ses proches ont remarqué ce changement, mais eux et lui sont tombés d’accord pour estimer qu’il était resté le même. En d’autres termes, la sincérité n’était pas un élément essentiel de sa personnalité, plutôt un élément accessoire comme le fait d’avoir les yeux bleus ou de préférer les chemises blanches. Mais supposez que nous disposions d’un programme capable de transformer le pape en mormon, un médaillé militaire en lâche, un homo en hétéro. Et supposez en outre que nous placions ces sujets dans d’autres corps, des corps qui n’auraient plus rien d’humain au sens où nous entendons ce mot. Auraient-ils l’impression d’être toujours les mêmes ? Avez-vous connu une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, avant et après qu’elle est affectée, ou encore un schizophrène ? S’agit-il encore de la même personne ?

Louie se rend compte que c’est le plus long discours qu’il ait jamais entendu de la bouche de Wo.

— La réponse, je suppose, est : ça dépend de ce qu’ils en pensent.

— C’est la seule réponse sensée. À mon avis, si nous altérons un sujet à ce point, et si ce sujet change de nom, d’amis, de ville, commence une nouvelle vie, alors ce n’est sans doute plus la même personne – mais peut-être que notre sujet ne serait pas de cet avis. D’un autre côté, s’il reste peu ou prou tel qu’il était, tout en renonçant à deux ou trois de ses habitudes, alors c’est la même personne – mais peut-être ne serait-il pas de cet avis. Et je suis suffisamment traditionaliste pour penser que, dans tous les cas, c’est à lui qu’il appartient d’en décider. Quoi qu’il en soit, si vous nous autorisez à procéder à certains tests – sur vous-même et sur les processeurs lunaires…

Louie hoche la tête, déglutit et accepte. Ils conviennent d’une heure et Wo coupe la communication.

Et voilà. Le processus est sans doute irréversible. Il retourne sur la Lune, jette un coup d’œil, remarque que les choses ont encore changé, encore pour le mieux. Quant à savoir qui il est, ou qui il sera… cette question est plus et moins que théorique. Plus parce qu’il lui arrive bien quelque chose – il sent quelque chose à l’œuvre dans son esprit, ses souvenirs sont plus nets, sa force de concentration plus grande. Moins parce qu’il ne peut rien y faire.

Eh bien, qu’il soit devenu Louie-2, ou tout simplement Louie-1.1, il a du boulot. Il y réfléchira quand il en aura le temps.

Le lancement des fusées de transport se passe à merveille, ce qui fait qu’il dispose désormais d’un site en état de marche, et il ordonne au réseau de programmes et de machines de copier les plans de satellites météo que lui a envoyés la Terre. Mieux vaut conserver une interface compatible, décide-t-il, mais le reste sera bel et bien optimisé… puisque l’USSF semble l’avoir optimisé, autant leur rendre la politesse. Il sent le net réfléchir au problème quelque part dans son cerveau lorsqu’il regagne Constitution. Il va bientôt passer au-dessus du Pacifique et on va sûrement lui demander d’observer la situation.

C’est seulement lorsqu’il lit son courrier qu’il apprend que Hawaii a été quasiment détruite ; on estime que quatre-vingt-dix pour cent de la population a péri, mais cette estimation est fondée sur les premières observations de l’Armée et sur les témoignages de quelques radioamateurs. Apparemment, Oahu a vu déferler sur elle non pas un mais quatre raz de marée.

Carla Tynan espérait disposer d’un peu de temps pour bavarder avec Louie, mais quand il l’a contactée, ça a été pour lui dire qu’entre tous les trucs bizarres qu’il devait se taper dans le cadre du « grand projet » – elle a peur de lui demander en quoi consiste celui-ci car il semble croire qu’elle est déjà au courant, mais quoi qu’il en soit, elle a compris qu’il se rendait souvent sur la Lune en téléprésence – et les observations qu’on lui a demandé d’effectuer lors de ses passages au-dessus du Pacifique, ils n’auront sûrement pas une minute à eux. Il va tenter de la joindre par liaison satellite durant les prochains jours.

Apparemment, elle ne va plus jamais le revoir, et elle se demande vaguement pourquoi elle a demandé le divorce.

Et puis voilà qu’au moment précis où elle croyait qu’on allait lui foutre la paix, c’est Di Callare qui l’appelle, ainsi que ce crétin de Henry Pauliss et Harris Diem, le chef de cabinet de la Maison-Blanche, et on lui demande de rester en ligne pour attendre un autre correspondant.

Il s’agit forcément du Président, et Carla devine sans peine pourquoi le Président souhaite lui parler, mais elle ne voit pas pourquoi la Maison-Blanche ne pourrait pas se contenter d’un rapport écrit.

Et comme elle ne peut rien faire d’autre pendant qu’elle ronge son frein – Di, Pauliss ou Diem lui demandent régulièrement si elle est toujours en ligne, l’empêchant de se concentrer –, son boulot risque de prendre du retard.