Elle est allongée sur le pont, les yeux fixés sur l’horizon, le visage, les bras et les jambes offerts aux caresses du soleil. Un an s’est écoulé depuis qu’elle a pris la mer et que Louie est parti dans l’espace, et durant ce temps-là ils se sont contactés deux ou trois fois par semaine – chaque appel « hebdomadaire » étant suivi d’une ou deux conversations du style « au fait, j’ai oublié de te dire » –, et elle se rend compte à présent à quel point il lui manque. Comme elle aurait envie de passer ne serait-ce qu’un après-midi en sa compagnie !
En fait, elle a vraiment envie de bavarder avec quelqu’un, n’importe qui, ce qui est plutôt bizarre chez elle. Di refuse de parler météo en présence des bureaucrates (de peur d’être mal compris ou d’être trop bien compris ? Carla aimerait bien le savoir). Pauliss n’est autre que le type qui l’a virée, et maintenant qu’elle joue un rôle vital, il n’a sûrement aucune envie de discuter de son cas avec le Président – Carla connaît parfaitement les us et coutumes de Washington. Quant à Diem, il demeure complètement évasif.
Di en vient donc à lui parler de sa famille. Lori est en pleine forme et elle a presque fini Massacre en jaune. Mark est agréable mais pas spécialement précoce, Nahum, lui, est plutôt précoce. Et pas spécialement agréable, se dit Carla, qui sait lire entre les lignes.
Diem interrompt une anecdote à propos de Nahum pour demander :
— Vous voulez dire que vous pratiquez ce… J’ai oublié comment ça s’appelle, ce système où les parents font la sieste avec les gosses et les laissent s’endormir quand ça leur chante ?
Il est visiblement choqué et ne parvient pas tout à fait à le dissimuler. De toute évidence, Di doit être crevé car c’est d’un ton sec qu’il répond à cet homme tout-puissant.
— Oui, c’est exact, nous pratiquons la Méthode de Londres, et nous n’avons jamais été obligés de sévir quand vient l’heure de dormir, et les enfants sont nettement moins dissipés qu’avant. Évidemment, nous leur restreignons l’accès à la TV et à la XV, et peut-être que ceci explique cela.
Diem hoche la tête sans se dérider.
— Si les résultats sont là… De toute façon, je n’ai jamais eu de gosse et je suis donc mal qualifié pour vous contredire. Mais les choses ont bien changé depuis ma jeunesse. Mes parents ne s’intéressaient guère à moi, même s’ils veillaient à ce que j’apprenne mes leçons et à ce que je sois bien nourri et correctement vêtu – sans parler de l’argent de poche que je gagnais en les aidant au restaurant durant l’été. Ils n’avaient pas de méthode particulière pour nous élever.
Sentant qu’on lui tend une perche, Henry Pauliss s’empresse de la saisir.
— Et comment vous en êtes-vous tiré ?
— Oh, j’ai fait mon droit grâce aux cours du soir et j’ai payé les études de mon frère et d’une de mes sœurs. Mon frère a fait médecine à Harvard, l’aînée de mes trois sœurs a décroché un diplôme d’ingénieur à Purdue. Mais les deux autres ont laissé tomber le lycée pour faire le trottoir.
Pauliss en reste bouche bée.
— Vous… euh… je…
— Non, coupe Diem. Je ne voulais pas dire que négliger ses enfants est la meilleure façon de les élever. Mais les méthodes les plus dingues sont parfois les plus efficaces.
Di glousse et Carla éclate de rire. Le visage de Henry Pauliss a viré à l’écarlate ; si Harris Diem le fait ainsi tourner en bourrique devant des subordonnés, c’est qu’il va bientôt le foutre à la porte, l’aidant sans doute d’un coup de pied bien placé. Tout le monde l’a compris : Henry Pauliss vient de recevoir sa lettre de licenciement et Diem s’est débrouillé pour que Carla et Di soient témoins de son infortune.
Carla regrette un peu de ne pas être une personne gentille et non-violente qui serait horrifiée par cette scène. Elle est ravie de voir ce salaud se rendre compte de l’effet que ça fait de se faire jeter pour avoir obéi aux ordres. Ça lui fait presque oublier le temps qu’elle a perdu à attendre le Président (dont elle est censée ignorer l’apparition imminente).
Lorsque Hardshaw daigne enfin se montrer, elle lance à Carla :
— On me dit que vous avez toujours raison à propos du temps qu’il fait.
Reniflement de Carla.
— Si tel était le cas, je me serais enrichie en jouant les options sur les matières premières. Non, je suis plutôt bonne, tout simplement. Mon intuition est supérieure à celle de la majorité des météorologues, je suis douée en maths et je devine souvent juste. Mais je ne suis pas infaillible. Et si j’ai souvent eu raison depuis le début de cette crise, c’est en partie parce que je n’ai pas de job à protéger, ce qui fait que je peux me permettre de dire tout haut ce que pas mal de gens se contentent de penser tout bas.
Le président Hardshaw la gratifie d’un large sourire – le genre de sourire conçu pour conquérir les bulletins de vote, se dit Carla, qui se rend compte que le sien lui est pratiquement acquis. Elle est encore sous le charme lorsque Hardshaw reprend la parole.
— Eh bien, voilà ma question, et si c’est une question vraiment stupide, je vous prie de ne dire à personne que je vous l’ai posée. Même pas pour impressionner votre petit ami. Car le président des États-Unis ne peut pas se permettre de passer pour une idiote et, malheureusement, elle a gâché sa jeunesse à étudier le droit plutôt que la météorologie.
— Compris, dit Carla. Je ne répéterai rien – de toute façon, je n’aime pas me confier à mon prochain.
— C’est ce que me dit Harris. Bon, allons-y. Existe-t-il un principe, une méthode quelconque qui nous permette d’enrayer ce phénomène ? Étant donné que c’est un acte humain qui l’a déclenché, pouvons-nous agir de façon à nous en débarrasser ?
Carla inspire à fond pendant qu’elle réfléchit, change d’avis, inspire à nouveau, puis expire sans avoir trouvé une réponse satisfaisante.
— Nous avons affaire à un processus physique. Par conséquent, il doit pouvoir être altéré. Mais nous aurions besoin pour cela d’une énorme quantité d’énergie répartie sur une immense surface, si bien que les moyens d’intervention nécessaires sont sans doute hors de notre portée.
— Commencez par m’exposer les principes.
— Entendu. Premièrement, si nous pouvions nous débrouiller pour que le jet d’écoulement soit orienté au sud de façon permanente, nous obligerions le cyclone à foncer vers le détroit de Béring ou vers la Sibérie – à vous de choisir –, où il mourrait de froid comme un cyclone ordinaire. C’est peut-être ce qu’il fera de lui-même au bout du compte, d’ailleurs.
» Deuxièmement, si nous pouvions refroidir l’eau devant lui, il mourrait. Nous pourrions y parvenir en débarrassant l’air de son surplus de méthane, mais il nous faudrait pas mal de temps ; nous irions plus vite en supprimant la lumière du soleil.
» Et c’est à peu près tout. Pour tuer un cyclone, il faut lui refroidir les pieds. Je suppose qu’on pourrait aussi lui réchauffer la tête – avec un gigantesque miroir solaire, par exemple –, mais ce truc est si gros qu’il risquerait de franchir la tropopause et de sévir aussi dans la stratosphère. Nous risquerions alors de faire sauter toute limite à sa taille actuelle. Non, si vous voulez le tuer, vous devez vous débrouiller pour qu’il passe sur une surface froide – soit en le déplaçant vers une telle surface, soit en refroidissant celle où il se trouve. Sa trajectoire est aléatoire, vous savez, et il finira tôt ou tard par passer au-dessus d’une surface assez grande pour le refroidir.
— Mais les cyclones qui vont apparaître cette année vont avoir la même taille, n’est-ce pas ? demande Henry Pauliss. En fait, nous avons eu de la chance car on n’en a repéré qu’un seul dans l’Atlantique, qui s’est un peu moins réchauffé que le Pacifique. Nous risquons de voir apparaître un Clem numéro deux.