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— Ou quelque chose comme ça, admet Carla. Vous avez raison. Vu que les cyclones ont tendance à tourner en rond… et à supposer que Clem soit typique, car il est stupide de généraliser à partir d’un exemple unique, j’ai horreur de ça mais on est bien obligés de passer par là… si Clem est typique, et si les cyclones comme lui tournent en rond, alors ils vont avoir une longévité plus grande. Et par conséquent, ils vont avoir tendance à se chevaucher – pas une semaine ne s’écoulera sans qu’on ait un ou deux cyclones en train de ravager telle ou telle partie du globe. Non, vous avez raison, si on peut faire quelque chose, on ne doit pas se contenter de les laisser mourir de leur mort naturelle.

— Je suis d’accord, dit Hardshaw. Vous pensez donc que la meilleure solution serait… je vous cite… de supprimer la lumière du soleil ?

— C’est évident. Si on pouvait pourvoir la Terre d’une lune en orbite géosynchrone et inclinée, de sorte qu’elle puisse se déplacer au-dessus des deux hémisphères, en se débrouillant pour qu’elle passe le jour dans l’hémisphère Nord… et si cette lune était assez grosse pour que son ombre portée fasse quelques centaines de kilomètres de diamètre… au bout d’un certain temps, on disposerait d’une ceinture d’eau froide qui aurait raison de ce pauvre Clem. Mais il nous faudrait une lune foutrement grande. L’orbite géosynchrone est dix fois moins éloignée que celle de la Lune… de notre satellite naturel, je veux dire… et il nous faut une ombre portée cinquante fois plus grande que celle de la Lune lors d’une éclipse totale… notre lune artificielle serait énorme, au moins sept fois plus grande que la pleine lune. Son diamètre devrait être supérieur à celui de la Terre.

— Donc un ballon en mylar…

— Ferait l’affaire, à condition de le maintenir en position. Et de pouvoir gonfler un ballon de plusieurs milliers de kilomètres de diamètre. C’est ce que vous avez l’intention de faire ?

Le président Hardshaw ferait un redoutable adversaire au poker. Elle ne cille pas, ne grimace pas, ne jette même pas un coup d’œil à Diem pour voir s’il a réagi – il est resté impassible, mais Pauliss a frémi et ce pauvre Di, qui n’a jamais été doué pour les intrigues, s’est redressé sur son siège. De toute évidence, Mme le Président leur a fait jurer sur l’honneur de ne rien dire de leurs plans à Carla, et c’est elle-même qui vient de lâcher le morceau.

La seule chose que Carla apprécie chez les puissants, c’est qu’il est ridiculement facile de les mettre dans l’embarras.

— Okay, dit Hardshaw après une longue pause, le pot aux roses est découvert. Oui, nous envisageons d’utiliser des ballons en mylar, mais pas de la façon dont vous le pensez.

— Je suis météorologiste, pas spécialiste de poids utile en charge.

— On nous propose d’en placer plusieurs milliers en orbite elliptique, d’une période de vingt-quatre heures, de façon que leur périgée les amène au-dessus du Pacifique nord pendant la journée. Ils feront deux cents kilomètres de diamètre, mais comme ils descendront jusqu’à une altitude de cent cinquante kilomètres, ils ne pourront effectuer que deux ou trois passages avant de brûler en rentrant dans l’atmosphère. Mais si le minutage est correct…

— Il va vous en falloir beaucoup, dit Carla.

— C’est entendu. Mais est-ce que ça peut marcher ?

— Si la quantité est suffisante et si la coordination est parfaite.

Carla s’avoue relativement impressionnée par Hardshaw, mais pourquoi celle-ci lui pose-t-elle toujours la même question ?

— Souhaitez-vous que j’étudie le problème plus à fond ? lui demande-t-elle.

— Sur ce point, il faudra que nous vous recontactions, répond Hardshaw. Nous avons déjà reçu une proposition, et je souhaiterai certainement avoir votre opinion à son sujet. Pouvons-nous vous en envoyer une copie ?

— Bien sûr.

— Parfait. Il me tarde d’entendre votre rapport – et j’ai bien dit entendre ; quand vous serez prête, contactez Harris Diem et il vous organisera une conférence avec moi. Permettez-moi de vous remercier, Carla, le pays vous doit déjà beaucoup et je pense qu’il vous devra bien davantage avant que cette crise n’ait pris fin.

Ouais, mais que devient mon compte bancaire dans tout ça ? souffle une petite voix dans le crâne de Carla. Mais elle se contente de dire :

— Je suis flattée, madame le Président.

Elle a à peine raccroché que Louie la rappelle. Ce pauvre chéri souffre de son absence. Aujourd’hui, tout le monde a envie de parler à Carla.

Elle n’est pas sûre que ça lui plaise.

Après avoir pris congé de Carla Tynan, de Di Callare et de Henry Pauliss, le président Hardshaw se tourne vers Harris Diem et lui dit :

— Je comprends pourquoi c’est cette tête que Pauliss a choisi de nous apporter sur un plateau il y a trois ans.

— Elle est agaçante, non ?

— Pas du tout, dit Hardshaw en se levant pour s’étirer un peu. Elle est franche, elle est efficace et elle comprend le monde physique. Elle comprend aussi la politique, d’ailleurs. Je l’ai observée avant de prendre officiellement la ligne, et je l’ai vue sourire quand tu as rembarré Pauliss devant tout le monde. Elle savait exactement ce qui se passait.

La veille, Diem a passé une heure au téléphone avec Henry Pauliss, lui assurant que personne ne voulait sa peau et que tout le monde savait qu’il n’avait fait qu’appliquer les décisions de sa hiérarchie. Ça fait une dizaine d’années qu’il connaît Pauliss et tous deux sont en excellents termes ; ils ont souvent passé la soirée ensemble, car Harris Diem, qui n’a pratiquement aucune vie privée, se retrouve constamment au restaurant, au théâtre ou au stade avec toutes sortes de gens, en général des gens que l’Administration a des raisons d’apprécier.

Quand Pauliss a fini par comprendre qu’il allait se retrouver dans le rôle du bouc émissaire de la NOAA, il a appelé Diem pour tenter de s’assurer sa protection, et Diem lui a promis de faire tout son possible pour l’aider.

Il était sincère ; il se veut loyal envers ses subordonnés, tout autant qu’envers ses supérieurs – sauf lorsqu’il y a conflit entre les deux. Et Hardshaw lui a demandé de discuter un peu avec les deux météorologues en présence de Pauliss… et de veiller à ce que Pauliss soit mis en porte à faux.

— Enfin, dit-il, tu comprends sans doute pourquoi elle agaçait quelqu’un comme Pauliss.

— En effet. Pauvre Henry Pauliss. C’était un authentique homme de science, il s’est reconverti dans la bureaucratie, et voilà que le Président a besoin de scientifiques. Ce n’est pas sa faute.

— C’est donc lui qui va passer à la trappe ? Berlina Jameson n’arrête pas de fouiner…

— Berlina… ah oui, Reniflements. Un excellent petit show.

« Mamie le Président » laisse paraître son âge, se dit Diem : seules les personnes de sa génération et de la précédente emploient encore le terme de « show » pour parler des documentaires vidéo. Mais il se contente de dire :

— Il est populaire et très bien présenté. Et puis, Jameson fait bien son boulot…

— Elle me rappelle les gens que je regardais dans ma jeunesse, dit Hardshaw. Des gens comme Dan Rather… et rappelle-toi que Rather a été lancé par ses enquêtes sur l’administration Nixon. Laquelle n’a eu que ce qu’elle méritait, d’ailleurs. Penses-tu que j’aie l’intention de jeter Pauliss en pâture à Jameson pour qu’elle nous laisse tranquilles ?