Diem secoue la tête avec énergie.
— Tu n’es pas stupide au point de faire une chose pareille. Ce genre de manœuvre ne manque jamais d’évoquer une tentative d’étouffement, et si on a un reporter vidéo sur le dos, c’est déjà assez grave, mais si ce genre de rumeur venait à circuler, on aurait aussi affaire à tous les détectives de la XV en quête de scoops juteux. Et ils finiraient forcément par en trouver un. Ils adorent les histoires de complot – regarde ce qui est arrivé à ces crétins de toubibs quand leur foyer du troisième âge a été démoli.
» Non, ce qui me fait peur, c’est que Henry Pauliss cède à la panique et pense qu’il va être largué. Auquel cas il pourrait avoir envie d’aller voir Berlina Jameson pour lui dire tout ce qu’il sait.
— Et que sait-il donc ? demande Brittany Hardshaw en le regardant droit dans les yeux. Il sait que nous avons décidé de supprimer la Section Prospective afin de réduire le risque d’une Seconde Émeute globale, puisque la première résultait de l’un de leurs rapports. Il sait que si nous avions disposé d’une Section Prospective, nous aurions compris beaucoup plus vite la gravité de la situation actuelle. Et c’est à peu près tout.
» Appelle-le pour le rassurer, puis contacte Jameson et lâche-lui le morceau. Accorde-lui une interview si tu as le temps. Fais-lui bien comprendre que nous avons fait une connerie, mais que c’était pour une bonne cause, et ne lui cache rien.
— Ton obsession de l’honnêteté va nous causer des tas d’emmerdes, patron.
Hardshaw indique les rapports qui s’entassent sur son bureau : une évaluation des pertes subies à Hawaii et du temps qu’il faudra pour repeupler – pour reconstruire, en fait – l’archipel.
— On est dans les emmerdes jusqu’au cou, Harris, alors un peu plus, un peu moins… Passons au deuxième point de notre planning : contacte Rivera, nous devons discuter de la proposition que Klieg vient de nous faire.
Henry Pauliss sort de son bureau et fait le point. Il a une ex-épouse qui s’est remariée. Deux secrétaires avec lesquelles il couche à l’occasion et une jeune femme à laquelle il fait la cour sans grand succès depuis quelque temps. À part ça, sa vie sociale se résume à des soirées en compagnie de Diem ou de certains parlementaires.
Il n’a pas d’enfants. Son compte bancaire est bien garni, mais il n’a jamais vraiment su quoi faire de son argent. Son dernier testament en date fait de son ex-épouse sa légataire universelle, et il n’a pas pris la peine de l’annuler.
Il réfléchit à ses options : il pourrait jouir de ses dernières heures dans un bon restaurant, voire en compagnie d’une prostituée de luxe. Cela ne le séduit guère. Il pourrait donner sa démission (c’est ce qu’on attend de lui) et avoir une crise mystique, ou alors récupérer son fric et aller à la pêche. Il existe encore des pays qu’il n’a pas vus et des choses qu’il n’a pas faites.
Mais cela fait bien longtemps qu’il ne se soucie plus de voir le monde. Celui qu’il était jadis, celui qui désirait ardemment visiter l’Europe ou faire de la randonnée sur la Piste des Appalaches, aurait sûrement démissionné plutôt que de dissimuler au public les vraies données relatives à la crise actuelle. S’il avait vraiment souhaité vivre sa vie, avoir de vrais amis, il y serait déjà parvenu. Il ne lui reste plus aucune raison de vivre…
C’est un cliché, d’accord, mais ça marche. Il entre dans une épicerie, présente ses papiers et achète un Self-Defender. Ce petit pistolet hypersonique est uniquement conçu pour repousser les agressions urbaines ; il ne contient que vingt cartouches, ainsi qu’une capsule de produit chimique ; ce produit tache immanquablement la main du tireur ainsi que la balle, marquant l’une comme l’autre d’un code permettant l’identification, et l’arme émet en tirant un appel radio dont la police localise instantanément la provenance. Toute personne utilisant un Self-Defender fait fuir son agresseur en même temps qu’elle appelle à l’aide.
Mais il est impossible de commettre un cambriolage, un assassinat ou une exécution avec une telle arme.
Ses concepteurs, cependant, n’avaient pas imaginé que l’on puisse l’utiliser d’une certaine façon, et c’est ce cliché que Henry Pauliss s’apprête à appliquer. Quand on tente de se suicider, il est toujours possible que l’on se rate, par faiblesse, par erreur ou par manque de chance. Dans ce cas, on risque de souffrir le martyre. Et même si on a l’intention de récidiver, on préfère dans un premier temps que l’ambulance ne tarde pas.
Suicidez-vous avec un Self-Defender, et l’ambulance arrive tout de suite.
Pauliss se dirige vers Memorial Park, un jardin aménagé sur le site de l’ancien Capitole, et s’assied sur un tas de gravats, comme un des clochards qui hantent les lieux à cette heure de la journée. Puis il sort son Self-Defender, en avale le canon et en presse la détente.
L’ambulance est sur les lieux moins de deux minutes plus tard, comme prévu, mais Henry Pauliss est déjà mort.
Normalement, un cyclone ne devrait pas s’éloigner du pôle, pas plus qu’il ne devrait se déplacer dans le sens de la rotation terrestre. Cela se produit parfois, mais les lois de la physique tendent à pousser les cyclones vers le pôle et vers l’ouest. Vers l’ouest parce que la Terre tourne, entraînant vers l’est son enveloppe atmosphérique, et parce qu’un cyclone résiste à ce mouvement avec plus de force qu’une masse d’air ordinaire. Vers le pôle parce que la force de Coriolis augmente à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur, de sorte que les vents tourbillonnants sont plus incurvés sur le flanc polaire du cyclone, ce qui y diminue la pression atmosphérique et entraîne donc l’œil dans cette direction.
En outre, dans la plupart des zones de formation cyclonique de l’hémisphère Nord – dans le Pacifique au large des côtes sud du Mexique et au sud des Philippines, dans le golfe du Bengale et dans la mer des Antilles –, il se trouve que les courants directeurs sont orientés au nord et à l’ouest, si bien que le cyclone guidé par ceux-ci a tendance à suivre une trajectoire connue.
Mais Clem n’a rien de normal. Son jet d’écoulement l’a conduit au sud de Hawaii ; dans cette région, les courants directeurs sont orientés au sud. Comme le jet d’écoulement tend à le pousser vers l’est et le courant directeur vers le sud, il passe relativement loin de la côte ouest des États-Unis et de la Basse-Californie, donnant naissance à des vagues qui font le bonheur des surfeurs et à des précipitations hors de saison, mais n’altérant en rien les conditions de vie en Amérique du Nord.
Le jet d’écoulement, après s’être pas mal promené, finit par se stabiliser dans la même direction que le courant directeur. Il s’ensuit que Clem accélère vers le sud et se conduit de nouveau comme un cyclone ordinaire, poussé vers l’ouest. Clem reprend la direction de son lieu de naissance – et se prépare à un nouveau tour de manège à travers le Pacifique.
Le 5 juillet, environ une heure après que le soleil s’est levé sur la partie du Pacifique qu’il occupe, Clem se trouve précisément à 16o N 142o O et fonce plein sud. Louie Tynan, qui travaille en téléprésence sur la Lune, reçoit l’ordre d’accélérer la construction et le lancement du premier de ses satellites météo. Il répond qu’il va faire son possible mais qu’il ne promet rien.
Di et Carla observent toujours Clem, mais avec un peu moins d’attention. Di s’affaire à relire ses notes en vue d’un déjeuner de travail avec d’autres chefs de projet de la NOAA. Et il n’est que deux heures du matin dans les îles Salomon, où Carla a enfin jeté l’ancre.
Elle n’est pas exactement endormie, mais elle n’est pas non plus tout à fait réveillée. Allongée sur un matelas aquatique mal conçu dans une chambre du Mendana Hotel, sans doute une des plus luxueuses de Honiara, elle dispose d’une fiche de données du dernier cri (dont l’implantation a été financée par le gouvernement américain) branchée sur l’une des vingt prises universelles en état de marche de Guadalcanal, et elle surfe en douceur et au hasard dans l’immensité des zones ouvertes du net.