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La facture de cette session atteindrait des proportions astronomiques, mais ce n’est pas elle qui paie – un cadeau de l’Oncle Sam, qui semble ces jours-ci la traiter comme sa nièce préférée. Ça fait belle lurette qu’elle a envie de jouir d’un accès illimité aux données dans ces conditions, car c’est souvent à la lisière du sommeil que lui viennent ses idées les plus géniales. Entre le rêve et l’éveil, elle étudie les ressources du globe et l’amplitude de Clem, cherchant une méthode pour lancer de quoi jeter une ombre sur le cyclone, étudiant le plan de Klieg afin de vérifier s’il est aussi efficace que le prétend son équipe d’« experts ».

L’ennui, c’est qu’il n’y a pas plus de trois mille personnes vivant de la prévision ou de la modélisation météo à l’échelle globale, et même si on en trouve deux parmi les experts de Klieg, ni l’un ni l’autre ne jouit d’une réputation bien établie. Mais ce n’est pas parce que cette fine équipe est composée d’une majorité d’inconnus qu’elle est dans l’erreur. Et le problème ne réside pas dans sa proposition, à savoir refroidir une bande du Pacifique jusqu’à 20o C afin que Clem et ses petits viennent y mourir plutôt que d’écumer l’océan pendant des mois. Si cette bande est assez large, si l’eau est assez froide, ça marchera.

Le problème, ce sont les éventuelles répercussions : cette solution ne risque-t-elle pas de causer de nouvelles catastrophes ? Et le prix demandé par Klieg se justifie-t-il vraiment ?

Carla se retourne dans son sommeil. Cette idée-là commence à l’inquiéter.

Inutile de tourner autour du pot : Klieg tente bel et bien de faire chanter l’ONU, car le monopole qu’il demande fera de lui le maître des satellites à l’échelle mondiale. En d’autres termes, le maître absolu de l’espace.

Elle a une grimace de douleur ; s’il était possible à un observateur d’embrasser la totalité du net, il constaterait alors un étrange phénomène : la prolifération sur plusieurs milliards de processeurs de brèves interruptions de signal durant à peine quelques microsecondes. Carla ne remarque encore rien ; le fait d’être branché sans avoir à payer quoi que ce soit représente un pouvoir qu’elle ignore.

La question qu’elle se pose ne figure pas parmi celles qu’elle doit élucider, mais elle décide néanmoins de l’examiner de plus près et de bâtir un modèle de l’avenir plutôt qu’un modèle météo. Elle glisse jusqu’à 2050 ; les données globales se forment et…

Elle plonge dans la simulation. Times Square : un gigantesque portrait de Klieg domine la scène. La rue est très, très propre… et tout ce qui l’entoure semble bien organisé. Elle s’aperçoit que les piétons se déplacent entre des lignes peintes sur le trottoir, traverse la rue pour les détailler, et un policier se dirige vers elle. Soudain prise de frayeur, elle se met à courir…

Il y a plusieurs milliers de policiers, tous coiffés d’un béret bleu. Toutes les vitrines sont ornées d’un grand K noir, ce qui signifie que toutes les boutiques sont autorisées à vendre des produits manufacturés dans l’espace… les seuls produits ayant une valeur quelconque, comprend-elle, ce qui signifie que Klieg a le monopole du verre, de l’acier, de l’aluminium, de l’agroalimentaire spatial…

Les flics se rapprochent d’elle. Aucun des passants ne semble remarquer quoi que ce soit d’anormal. Leurs visages semblent inexpressifs, tout comme celui de Klieg sur l’immeuble.

Et ils sont tous blancs.

Elle se réveille en sursaut, rebondit sur son matelas aquatique, s’empresse d’arracher la fiche plantée dans sa nuque. Elle s’oblige à se détendre, constate que son crâne est vide d’intrus, frissonne de tous ses membres. Ce rêve n’était sans doute qu’une métaphore ; elle a voulu voir trop loin et le vertige l’a saisie, voilà tout. Elle s’efforçait de visualiser les données alors qu’elle était immergée en elles. Son imagination, sa paranoïa, la méfiance que lui inspirent les hommes d’affaires comme Klieg ont fait le reste.

Mais une petite voix intérieure lui murmure autre chose. Elle se rend compte que, alors même qu’elle était plongée dans la simulation, elle avait conscience de ce qui se passait en ce moment, en particulier qu’une douzaine de processeurs répartis un peu partout sur la planète étaient en train de scanner et d’extrapoler toutes les données relatives à Klieg, à Rivera et à une douzaine de dirigeants ; ce qu’elle a vu, c’est Times Square tel que Klieg souhaite le voir, altéré par son sens de l’ordre et sa sensibilité d’Américain moyen. Et comme l’économie globale est à un stade où l’industrie spatiale risque de décoller, si Klieg venait à acquérir le monopole du lancement de satellites…

Mais pourquoi n’y avait-il que des Blancs ? Le système a-t-il décelé chez Klieg des préjugés latents ? Ou s’agit-il d’un cauchemar de Carla ? Quand elle était jeune, elle avait un grand-oncle ouvertement raciste qui menaçait de tuer ses petits camarades noirs et la régalait d’histoires de lynchage qu’il tenait de ses grands-parents. Il avait un accent du Midwest, un peu comme Klieg… était-ce une simple association d’idées ?

Elle baisse les yeux et s’aperçoit qu’elle tient encore la fiche dans ses mains. À présent qu’elle est réveillée, elle ne court plus aucun risque.

Carla se rebranche, se rallonge, s’efforce de se détendre sans toutefois s’endormir. Le bourdonnement des moustiques se fond dans celui de l’électronique…

Et elle reçoit un choc. Il y a quelque part une présence qui l’observe, qui souhaite communiquer avec elle. Elle a un mouvement de recul, puis lui fait face et reconnaît…

Elle-même ?

Elle a l’impression de se trouver devant un miroir, puis de s’en approcher jusqu’à toucher son image et, soudain, elle se fond en elle. Et comprend tout de suite ce qui s’est passé. Elle n’a pas désactivé les milliards de programmes parallèles qui tournaient dans plusieurs millions de processeurs. Et pour ceux-ci, Carla n’est qu’un processeur parmi d’autres, un nœud dans le net… ils ont continué de tourner quand ce processeur a disparu.

Et tous ces processeurs étaient en train de simuler Carla. Rectification : dans un sens, ils étaient Carla, une version élargie de Carla. Pendant qu’elle était débranchée, ils ont continué de travailler – dix, cent mille fois plus vite qu’elle ne pouvait le faire. Et ils lui transmettent à présent un rapport qu’elle perçoit en une fraction de seconde, comme en un éclair d’intuition : la preuve est faite que Klieg aurait tendance à « homogénéiser » le monde (la version « blanche » qu’elle a vue était cependant une erreur de simulation, car Klieg semble indifférent à la couleur de la peau, seule lui importe l’obéissance) et qu’il en aura les moyens si on lui permet de sauver le monde de Clem et de ses éventuels descendants.

Le système a même modélisé la dégénérescence qu’un tel pouvoir infligerait au sens moral de Klieg et conclu que cela ne changerait pas grand-chose – sa vision du monde est trop stabilisée pour être altérée même par un changement aussi radical. Ce qui en soi n’est guère positif, car cela signifie que sa dictature économique sera relativement bienveillante, voire amicale – par exemple, il aura tendance à mettre fin à plusieurs conflits ethniques –, de sorte que toute tentative de rébellion arrivera forcément trop tard.

Elle découvre autre chose en fusionnant avec son rapport. Louie lui a suggéré de se brancher sur des logiciels d’optimisation, soulignant que cela l’avait grandement aidé dans son travail sur la Lune – à titre d’exemple, les satellites météo qu’il est en train de lancer représentent un véritable bond en avant technologique, alors qu’il n’est ni ingénieur-concepteur ni météorologue.