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Sans doute pensait-elle à cette suggestion lorsqu’elle s’est débranchée, car son logiciel a été optimisé de bien des façons, dont certaines lui sont encore incompréhensibles. Il est clair cependant que ce n’est plus le gouvernement américain qui paie la facture. Celle-ci devenait bien trop grosse, mais plutôt que de cesser de fonctionner, le logiciel a détourné les programmes de comptabilité. Désormais, elle vole du temps d’utilisation à d’innombrables systèmes répartis sur la totalité du globe et il est impossible de remonter jusqu’à elle.

Elle est indépendante de ses employeurs et libre de faire ce qu’elle veut… ce qui ne la change guère.

Au boulot. La question est la suivante : quelle personne morale ou physique serait capable de faire le même travail que Klieg ? D’après ses simulations, si Rivera et Hardshaw refusaient la proposition de Klieg (arguant du fait que ses liens avec le gouvernement sibérien le rendent suspect à leurs yeux), Klieg et les Sibériens s’empresseraient de la rendre publique… ce qui contraindrait l’ONU à l’accepter sous la pression populaire.

Le concept d’opinion publique globale est nouveau et n’existait pas dix ans plus tôt – d’un autre côté, on peut en dire autant du concept d’Émeute globale.

Elle se laisse dériver, s’aperçoit qu’elle ne se sent plus somnolente. Une partie de son esprit localise sans effort un rapport confidentiel de la NASA décrivant les conséquences sur un cerveau humain d’un virus optimiseur trans-système. Elle découvre également que Louie n’a plus besoin de sommeil pour recharger ses batteries mentales, même s’il doit dormir plus longtemps pour préserver les fonctions de son système immunitaire, conséquence de son activité cérébrale et de son environnement hautement radioactif. Eh bien, elle est déjà au lit et plusieurs heures – qui seront pour elle des millénaires si elle le souhaite – s’écouleront avant l’aurore, moment où elle pourra avaler un copieux petit déjeuner. En attendant, elle a tout le temps qu’il lui faut pour réfléchir… et elle comprend qu’elle l’aura toujours. Cette idée la plonge dans l’extase.

Et la même chose est arrivée à Louie. Plus jamais elle ne sera seule.

Elle tourne les yeux – plusieurs dizaines de satellites, y compris des satellites militaires prétendument inaccessibles, ainsi que des instruments de mesure aériens ou maritimes – en direction de Clem, et le jet d’écoulement change soudain d’azimut, déclenchant la chute de pression qu’elle redoutait tant. À mille kilomètres de l’œil du cyclone, une bulle d’air large de vingt kilomètres prend de l’altitude et explose ; au niveau de la mer, les vents tourbillonnants, d’une violence incroyable à cette distance de l’œil, se dispersent autour de cette masse d’air, se refondent les uns dans les autres, gagnent de vitesse…

Moins de dix minutes plus tard, un nouvel œil s’est formé et donne naissance à une nouvelle tempête. Cette évolution est contraire à tout ce qui a été observé dans la nature mais ne fait aucun doute : Clem a engendré un œil et cet œil a engendré un cyclone. En outre, les deux cyclones libèrent de l’air en quantité suffisante pour créer entre eux une zone de haute pression qui les éloigne l’un de l’autre – ce qui signifie que la fille de Clem va foncer vers le continent américain.

Carla va pour regagner Honiara et y récupérer sa voix, se rend compte qu’il lui est tout aussi facile de rédiger un message de texte, et elle expédie celui-ci à Di ainsi qu’à Harris Diem, son contact à la Maison-Blanche. Tout en composant son texte, elle fait tourner plusieurs milliers de modèles afin d’affiner sa vision du futur ; celle-ci s’avère uniformément noire.

Diogenes Callare et Harris Diem sont informés au même instant, peu de temps après que les data-rats de Berlina Jameson ont piraté le rapport de Carla.

En fin d’après-midi, lorsque les deux hommes reviennent de l’enterrement de Henry Pauliss, suant à grosses gouttes sous l’effet de la chaleur, cela fait plusieurs heures qu’est sortie la nouvelle édition de Reniflements.

Berlina est de plus en plus fière d’elle. D’après les analyses des distributeurs, elle dispose de trois publics bien différents, ce qui lui convient à merveille : elle peut se permettre de s’aliéner l’un d’eux de temps à autre.

Ses fans les plus loyaux sont des seniors qui se souviennent encore de Bartnick, d’Arnott, de Rather… et peut-être même de Cronkite ; ils sont enchantés de la façon dont elle couvre l’actualité. Rien d’étonnant à cela : le classicisme attire les amateurs de classique.

Mais elle a aussi des fidèles parmi les membres de la Gauche unie, qui apprécient l’aspect low-tech de son show (c’est ça, low-tech, des documentaires TV qu’elle conçoit dans sa voiture pendant que celle-ci se conduit toute seule) et le fait qu’elle dénonce une conspiration dont ils ont toujours (avec raison) soupçonné l’existence. Cela non plus n’est guère étonnant : la Gauche, qu’elle se dise unie ou non, a toujours soutenu les médias quand ils étaient indépendants du gouvernement.

Puis il y a ce troisième groupe, sur lequel elle a du mal à se faire une idée… des jeunes branchés qui l’apprécient parce qu’elle est « plate » – un terme générique équivalant au « cool » médiatique.

Pas de problème, sauf que « plat » signifie aussi qu’ils la trouvent plutôt froide et elle aimerait bien savoir comment c’est possible. Elle a intercepté une transmission vidéo de l’Armée, la première envoyée depuis Honolulu, et a utilisé un gros plan de la pile de cadavres sur Kalei Road, des étudiants dont l’abri n’avait pas résisté au quatrième raz de marée et qui s’étaient retrouvés piégés dans un centre commercial en ruine distant de trois kilomètres. Elle a analysé la façon dont le président Hardshaw a circonvenu l’offre du Secrétaire général Rivera, elle a filmé des officiels de l’ONU et des USA pris en flagrant délit de désinformation, elle a même capté un film montrant un officiel onusien originaire de l’Équateur déclarant à ses subordonnés : « C’est l’occasion rêvée pour se débarrasser de ces salauds de yanquis. » Elle ne voit vraiment pas en quoi tout cela est « plat », mais si ça plaît à cette fraction de son public…

Elle se sert un énième café et se dit pour la énième fois que tout est sans doute plat comparé à la XV. Peut-être que l’utilisation du mot « plat » chez les jeunes les plus bohèmes laisse bien augurer de l’avenir, peut-être que le public va bientôt se détourner de ces putains d’hallucinations, ou du moins exiger un contexte permettant de les évaluer en connaissance de cause.

L’autre jour, elle a dialogué en ligne avec un professeur de communication qui lui a expliqué qu’elle était « brechtienne » alors que la XV est « craigéenne ». Toujours curieuse, elle s’est documentée sur Bertolt Brecht et sur Gordon Craig et elle n’a pas perdu son temps : de telles réflexions lui permettront un jour de briller en société… mais en dernière analyse, cette distinction signifie qu’elle préfère convaincre les gens plutôt que de les distraire. Ce qu’elle savait déjà.

Sa dernière trouvaille n’est guère spectaculaire mais, une fois resituée dans son contexte, elle risque d’intéresser son public. Un nouveau cyclone vient d’apparaître et fonce vers l’Amérique centrale (à moins qu’il ne décide de se diriger vers la Colombie ou la Basse-Californie, rien n’est encore très sûr). Apparemment, un géant comme Clem est capable de faire des petits… qui deviennent vite aussi gros que lui. Voilà un sujet susceptible de terrifier les masses, mais Berlina a bien l’intention de le traiter à sa manière, de satisfaire l’attente du public de Reniflements – comme elle aime à se le dire, elle va rester « plate, rad et cool ».