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Elle est si ravie d’avoir trouvé un public appréciant sa conception du journalisme qu’elle s’autorise un moment de repos sur la banquette arrière de sa voiture. Dans quelques minutes, il lui faudra composer un nouveau bulletin et reprendre sa formation en météorologie – jamais elle n’aurait cru regretter de n’avoir jamais présenté la météo. Ces trois derniers jours, elle a appris plus de choses sur les jets d’écoulement qu’elle n’en a jamais su sur les Comités d’éthique.

Lorsque Diem et Callare ont lu le rapport de Carla, se sont contactés, ont contacté leurs équipes respectives, bref, ont commencé à réfléchir sur la nouvelle crise, à savoir la formation de Clem 2 (Carla leur a suggéré d’adopter une nouvelle nomenclature, laissant entendre qu’on arriverait à court de noms de baptême bien avant la fin de la saison des cyclones), et bien avant que le président Hardshaw et le SG Rivera aient été informés de l’existence de Clem 2, Berlina a baptisé celui-ci « Clémentine » et lui a consacré une édition spéciale de Reniflements.

Ces derniers temps, Louie a remarqué qu’il n’a pratiquement pas besoin de rester en contact avec son corps pendant le travail, et le plus souvent il se contente de laisser dormir sa carcasse. Le nombre de processeurs sur lequel il tourne croît en progression géométrique, de sorte qu’il est chaque jour un peu plus présent sur la Lune et un peu moins à bord de Constitution.

Son corps fait de beaux rêves et se réveille en pleine forme – en fait, il en a un peu trafiqué le système immunitaire après avoir découvert un accès à celui-ci depuis le cerveau. Il en a informé le docteur Wo, qui lui a demandé en retour s’il accepterait de partager avec lui le prix Nobel de médecine, l’amenant à conclure qu’il n’avait pas perdu son temps. Mais il est trop occupé pour poursuivre ce genre de recherche.

Le simple fait de recevoir un signal de son corps l’irrite au plus haut point ; il est obligé de retourner en orbite pour en accuser réception. Il croit tout d’abord qu’il a négligé certaines fonctions biologiques, puis se rend compte qu’on veut lui parler de la Terre. Il prend la peine de se replacer en mode temporel normal, puis voit que l’appel émane de Carla. Sachant qu’elle est aussi rapide d’esprit que lui, il se reconfigure aussitôt sur la Lune.

Quant à ce qu’elle veut lui dire… c’est tout bonnement fantastique, ça va résoudre une bonne fois pour toutes cette dichotomie corps/esprit. C’est seulement lorsqu’elle commente sa réaction qu’il se rend compte de la bizarrerie de celle-ci.

— Je croyais que tu serais fou de joie à l’idée de pouvoir aller trente-cinq fois plus loin dans l’espace que tous ceux qui t’ont précédé.

— Hein ? Oh, oui, tu as raison, mais…

Pendant que son message est transmis par radio aux antennes terrestres, pendant que la réponse de Carla est acheminée jusqu’à lui à la vitesse de la lumière, il dispose de plusieurs semaines de temps subjectif pour réfléchir à la question. En fait, il a le temps de se repasser sa vie en esprit, sous plusieurs angles différents, et d’arriver à la conclusion suivante : il fut un temps où ce qui lui importait avant tout, c’était d’aller là où personne n’était jamais allé, un temps où il se considérait comme le rival de tous les grands explorateurs depuis Hanno et Leif Eriksson. Et ce temps s’est achevé il y a quinze jours…

En temps réel. Pour lui, huit mille ans environ se sont écoulés. Il utilise plusieurs milliards de processeurs, en fait il atteindra le trillion cet après-midi même, et comme chacun d’eux est massivement parallèle, il fait tourner en tout plusieurs quintillions de programmes… et pourtant, quelque chose en lui insiste pour fonctionner de façon linéaire, pour former des chaînes de logique, de sorte que, sans doute pour conserver un semblant de santé mentale, il lui est plus facile de se dire que chaque seconde représente pour lui plusieurs décennies (ce chiffre augmente sans cesse, car sa rapidité d’esprit ne cesse de croître et il intègre constamment de nouveaux processeurs, mais aussi de nouveaux concepteurs de processeurs).

On ne peut pas dire qu’il n’a plus envie d’aller voir ailleurs. Mais il y a tellement de choses à apprendre sur l’endroit où il se trouve. Durant ses moments de loisir, il a assimilé toutes les données recueillies en orbite à propos de la Terre – que ce soit par le canal optique, radar ou thermique – et observé toutes les altérations subies par la biosphère depuis 1960. Il a opéré sur les langages une régression jusqu’à la langue mère et démontré l’existence de douze creusets possibles pour celle-ci. Il a complété l’histoire de l’humanité grâce à des indices dont l’importance avait jusqu’ici été négligée, d’autres indices lui permettant de mettre en doute des points d’histoire jusqu’ici universellement acceptés.

Il a intégré toutes les connaissances relatives à Mars et sait désormais bien plus de choses sur cette planète qu’à l’époque où il a foulé ses sables, et son savoir va jusqu’à couvrir tous les rêves que cette planète a inspirés. Il a décelé entre la Barsoom de Burroughs et le projet Viking des liens dont personne n’a jamais soupçonné l’existence.

Il a compilé les données provenant de toutes les sondes jamais lancées, y compris celles du gouvernement chinois et des entreprises privées japonaises, et il en sait plus que quiconque sur toutes les planètes du système solaire, il connaît la ceinture des astéroïdes aussi bien que les rues d’Irish, Ohio, la petite ville où il a grandi. Il a lu tous les classiques et tous les commentaires rédigés à leur sujet, non seulement ceux de la culture européenne mais aussi ceux de toutes les cultures du globe, il a écouté des enregistrements de toutes les formes de musique possibles et imaginables, et tout cela parce que l’idée d’avoir un processeur oisif lui était insupportable – il a l’impression de s’ennuyer chaque fois que l’un d’eux cesse de traiter des données.

Il lui aurait suffi de se concentrer un peu sur sa tâche pour faire progresser la technologie terrienne d’une bonne cinquantaine d’années, mais aucun Terrien n’aurait eu les connaissances suffisantes pour en profiter. Et puis, il avait besoin de distraction…

Et bien entendu, tout ce temps consacré à cultiver son jardin intellectuel a altéré son goût pour l’exploration. En partie. Il a toujours envie de partir, mais il y a tellement de choses à apprendre…

Ce qui l’excite le plus, c’est l’idée de ne plus se partager entre la Terre et la Lune, de ne plus être obligé de sombrer dans l’inconscience durant plusieurs semaines à seule fin d’accommoder le délai d’une seconde et demie dans la transmission.

Il réussit à exprimer tout cela dans ce qu’il appelle un « haïku en téraoctets » – un gigantesque document poly/hypermédia, dont les innombrables interconnexions sont conçues pour faire comprendre à Carla que ses sentiments forment désormais un gestalt. La capacité de traitement dont elle dispose est nettement inférieure à la sienne, pas parce qu’elle manque d’espace (elle a accès à l’ensemble du net terrestre, ce qui est considérable) mais parce qu’elle insiste pour se débrancher quelques heures par jour afin de vivre en temps réel. Il ne voit pas pourquoi elle prend cette peine, mais cela semble lui procurer quelque plaisir.

Elle met dix secondes à lire et à digérer ce haïku. Puis elle lui répond :