— Je vois.
Il attend une éternité avant de comprendre qu’il est censé réagir.
— Combien de temps avant l’autorisation officielle ? Je peux y travailler à temps partiel en attendant.
— Ce n’est sans doute pas encore sorti de l’imprimante du Président. Pour une raison que j’ignore, elle insiste pour avoir des documents matériels. Mais je pense qu’on devrait y réfléchir, tous les deux. En attendant, nous avons un ou deux problèmes à résoudre.
Louie acquiesce, et ils commencent à échanger informations, statistiques, projections et spéculations à un rythme tel qu’il ne leur faudrait que trois secondes pour se transmettre le contenu de la Bibliothèque du Congrès ; pour tous deux, il s’agit là d’une « tâche de fond » – ils n’y prêtent qu’une vague attention, se consacrant à d’autres travaux plus importants, regardant les choses de plus près chaque fois qu’émerge un point important.
Sur la Lune, Louie dispose du temps nécessaire pour faire tourner les robots à plein régime ; à présent qu’il sait qu’il va partir, il doit modifier son système de façon qu’un simple message radio de la Terre suffise à construire et à lancer un nouveau satellite. Il doit aussi dresser la liste des pièces à fabriquer et des pièces à emporter…
Un profond sentiment de satisfaction l’envahit. Désormais, il lui suffirait de deux jours pour reconstruire la Base lunaire telle qu’elle était il y a deux semaines, fruit de dix ans de collaboration entre Américains, Européens et Japonais. Et lorsque sa capacité sera accrue… eh bien, si dans trois jours on lui demande d’appliquer les propositions de Carla, il sera en mesure de le faire en moins d’une semaine, car il aura expédié sur Constitution un nouveau propulseur, quelques milliers de microrobots et de réplicateurs ainsi que les trois trillions de processeurs qu’il a décidé d’emporter (se sachant capable d’en produire d’autres en fonction de ses besoins). Et pendant qu’il y est, il peut aussi embarquer des éléments de protection ainsi que le gadget de recyclage de nourriture provenant des hydroponiques…
Il vaudrait mieux concevoir et construire un habitat destiné à abriter son corps durant le voyage, mais il aurait besoin pour cela de matériaux terrestres et on ne trouve plus un seul site de lancement dans l’hémisphère Nord. Les Australiens pourraient sans doute lui envoyer ce qu’il faut, mais comme Clem va se balader quelques degrés au nord de l’équateur, les lancements devraient se faire depuis le cap de Bonne-Espérance, la fusée survolant ensuite l’océan Indien pour parvenir jusqu’à lui…
Non, Carla avait raison. S’il est vraiment décidé à attraper et à démantibuler une comète, il est obligé d’emporter toute la station spatiale avec lui. Ce qui va l’obliger à effectuer des modifications imprévues afin qu’elle supporte les accélérations qu’il va lui imposer…
Quelque chose le trouble vaguement. Il lui faut un ou deux moments pour comprendre qu’il s’agit d’un message de Carla…
Un message des plus agréables.
Une seconde et demie de néant, puis il est catapulté dans son corps en orbite, où il se retrouve sonné par des souvenirs et des fantasmes, son pénis dans les mains de Carla, dans sa bouche, son vagin, son anus, les cris de jouissance qu’elle pousse, le contact extatique de leurs corps en sueur lors de cette longue randonnée dans les Cascades la dernière fois qu’il est descendu sur Terre, la première fois qu’il l’a vue et qu’il a compris que, même si ça étonnait tout le monde, c’était elle qu’il voulait, comprenant dans le même temps qu’elle avait perçu sa réaction…
Il a un orgasme dévastateur… et plutôt abondant. Comme il est en apesanteur, son sperme se disperse sous la forme de minuscules sphères blanches.
Il sent Carla hurler depuis des antennes et des processeurs répartis sur toute la surface du globe.
— Bordel, dit-il à haute voix. Tu n’as aucune pudeur. J’espère que le gouvernement n’était pas à l’écoute.
Elle hoquette, éclate de rire, puis lui répond sur le mode vocal, bien qu’il sente encore sa présence grâce aux myriades de connexions qui se sont établies entre eux ; ils sont liés physiquement par des millions de transmissions, logiquement par des milliards de sous-routines, mais il est trop agréable de communiquer avec ces bonnes vieilles cordes vocales. Il la sent acquiescer alors même que lui parvient sa réponse.
— Ils n’ont pas le choix, c’est nous ou John Klieg, et ça m’étonnerait que sa vie sexuelle soit aussi intéressante que la nôtre. Mais je crois bien qu’ils étaient à l’écoute… Il leur faudra une bonne semaine pour comprendre ce qu’ils ont capté, et la teneur de notre conversation portait en grande partie sur l’optimisation de l’astronef. Si tu veux préserver ton intimité, il te suffit de noyer tes confidences dans d’autres signaux. Comme si tu mettais la stéréo à fond dans un dortoir.
Louie se détend et éclate de rire.
— Tu m’as ramené en orbite terrestre, j’en ai peur. Certaines choses nécessitent un organiciel.
Alors même qu’il prononce ces mots, il perçoit les altérations que subit le processus en œuvre sur la Lune. Et s’aperçoit au même moment qu’il n’a jamais regardé la Base lunaire depuis sa bulle d’observation pour en apprécier les améliorations.
— Qu’est-ce qui t’a donné cette idée ? demande-t-il. C’est le genre de truc qu’on aura sans doute envie de refaire.
— Mais tu es insatiable, ma parole !
Il se rend compte que s’ils communiquent en mode vocal, c’est pour mieux jouir de leur séparation et de l’incertitude inhérente à ce genre de conversation.
— Enfin, pas tout de suite, précise-t-il. L’organiciel ne supporterait pas le choc. Mais bientôt. As-tu remarqué que nous… euh… il n’y a pas de mot pour cela… chacun de nous a ressenti son propre corps avec la conscience de l’autre ?
— Si je l’ai remarqué ? Qu’est-ce qui m’a fait jouir, à ton avis ? Mon Dieu, Louie, c’est incroyable. Je suppose qu’il nous serait possible de faire tourner ça en tâche de fond…
— Pas question, mon chou. C’est le genre d’activité auquel j’aime consacrer toute mon attention. Ce que je regrette, c’est qu’il va nous falloir attendre plusieurs mois avant d’essayer à nouveau avec tous les processeurs connectés et nous deux dans la même pièce, de préférence en apesanteur.
— Je ne suis pas habilitée au vol spatial…
— Quand je serai revenu, j’aurai une navette qui sera capable d’amerrir, qui utilisera de l’air et de l’eau comme carburant et qui pourra venir te chercher sur Mon Bateau. Je ne sais pas si l’USSF et la NASA apprécieront, mais je leur ferai remarquer que ça ne leur coûtera pas un sou, ce qui est beaucoup moins cher que de m’accorder une permission. Je commence à penser que je ne redescendrai plus jamais sur Terre.
Elle glousse.
— D’accord, matelot. Mais tu sais, c’est encore un exemple de nos différences… j’ai besoin de quelques heures de réalité par jour. C’est comme ça. Et puis, tu ne trouves pas que c’est amusant de se retrouver entre soi ?
Il reste interdit quelques instants en entendant cette antique expression ; puis son esprit plonge dans le net, mais il n’est pas plus avancé… et elle se rend compte qu’il n’a pas compris.
— Tu ne te débranches jamais assez longtemps pour le faire ?
Elle lui envoie des images de l’événement : l’instant où elle se rebranche, découvre que l’autre moitié (ou plutôt les 99,999… pour cent) de sa conscience a connu quelques siècles d’existence et a plein de choses à lui dire.
— Non. Je n’y ai jamais pensé. Mais maintenant que tu me le dis, ce serait intéressant si je me divisais entre le module de processeurs de la Lune et celui de Constitution… car tous deux continueraient de tourner pendant quatre mois sans être en contact… ce qui signifie… bon sang. Une fusion à l’issue de dix millions d’années, vu le taux d’expansion que j’ai prévu.