Выбрать главу

— Je crois que j’arriverais sans peine à écrire plusieurs centaines d’articles scientifiques en vingt-quatre heures, mais…

— Idem pour moi. En fait, ne te moque pas, mais je pourrais aussi m’attaquer à la philologie comparée, à l’histoire et même à la critique littéraire.

Elle éclate de rire, mais son rire n’a rien de moqueur.

— Intéressant. En ce qui me concerne, je pourrais m’intéresser à la musicologie. Que nous arrive-t-il, Louie ? Sommes-nous en train de devenir des machines ?

— C’est plutôt les machines qui sont en train de devenir nous-mêmes.

Ils passent un long moment à parler de tout et de rien et, plutôt que de rompre leur lien, ils laissent subsister une communication en tâche de fond ; un peu comme le genre de télépathie qu’on observe chez un vieux couple, chacun ayant une vague conscience des pensées de l’autre. Ces deux solitaires ne sont plus seuls, et ils ne le seront plus jusqu’à ce que Louie entame son long voyage.

Le 6 juillet, Clem 2 file plein est toute la journée, virant au sud de temps à autre. Di et Carla tombent d’accord pour estimer que, les jets d’écoulement des deux cyclones étant pointés l’un vers l’autre, la zone de hautes pressions qui en résulte a tendance à les éloigner l’un de l’autre. Le président Hardshaw s’entretient avec une douzaine de dirigeants dont les pays risquent d’être frappés par la tempête.

Berlina Jameson consacre une édition spéciale de Reniflements à l’arrivée probable de Clem 2. À en croire les sondages, une majorité d’Américains pense que Clem 2 étant en quelque sorte la « fille » de Clem, elle est nécessairement plus petite que sa mère. Elle tente de leur faire comprendre que toute relation entre les deux cyclones a été rompue dès la naissance de Clem 2 et que rien n’empêche celui-ci d’aller où il veut ni de devenir plus violent que Clem 1. Berlina se défonce pour produire cette édition spéciale, laquelle est piratée un peu partout et en particulier par Scuttlebytes, ce qui n’a aucune importance ; les gens croient ce qu’ils ont envie de croire et la popularité de la XV n’arrange pas les choses ; quel intérêt y a-t-il à croire quelque chose qui pourrait vous conduire à vous débrancher ?

Elle appelle Di Callare, mais il n’a pas le temps de lui parler ; elle ressort de leur bref dialogue avec la nette impression que la situation ne va pas s’arranger. Le météorologue semble ne pas avoir dormi depuis plusieurs jours. Elle lui dit qu’elle va partir pour le Mexique, mettant le cap au sud afin de couvrir l’impact de Clem 2 sur la côte ; il lui conseille d’éviter les routes côtières et de se montrer prudente sur les routes dépourvues de rail de guidage.

Au moment où elle quitte son hôtel, le réceptionniste lui tend un courrier de la Maison-Blanche la remerciant pour son « rôle dans l’information du public » et lui apprenant qu’elle a remporté le « Certificat présidentiel de journalisme citoyen ». Elle est un peu effrayée à l’idée que le cabinet du Président n’ait rien de mieux à faire que de distribuer des hochets, mais elle accroche le certificat au plafond de sa voiture.

Le 7 juillet, Clem 2 s’est légèrement orienté vers le nord mais fonce toujours obstinément vers l’est, en dépit des courants directeurs et de l’effet de la rotation terrestre. Les autorités mexicaines donnent l’alerte sur toute la Basse-Californie ainsi que sur la zone côtière allant de Los Mochis à Acapulco. Di vérifie que Jesse se trouve trop au sud pour courir un danger quelconque, et qu’en outre Tapachula est à une altitude suffisante. Le tout est qu’il ne décide ni de descendre à Puerto Madero ni de tenter de regagner les États-Unis. Di l’appelle pour en discuter avec lui, apprend qu’il a l’intention de rester où il est, en compagnie de sa copine du moment, mais qu’il se fait du souci à propos de sa copine précédente – celle qu’il avait naguère qualifiée de « petit chou du genre militant ».

Di a un sourire envieux lorsqu’il raccroche. D’après ce que lui a dit Jesse, l’ex-copine se trouve un peu plus au nord et elle se rend souvent sur la côte… mais comme l’armée mexicaine a déjà entamé la procédure d’évacuation, il a aussitôt rassuré son petit frère.

— Inutile de t’inquiéter – au pire, elle passera quelques jours dans un camp de réfugiés en attendant que sa famille lui envoie un peu de fric.

— Je ne m’inquiète pas, a répondu Jesse. Elle est censée se rendre à Tehuantepec demain matin, et même si Tehuantepec ne doit pas être évacuée, la ville ne se trouve pas tout à fait sur la côte – elle n’est même pas au niveau de la mer –, ce qui fait que Naomi ne risque rien. Mais j’ai bien le droit de me faire du souci pour mes amis.

— Je comprends. Quoi qu’il en soit, reste où tu es… sauf si le cyclone change de direction sans prévenir. S’il aborde bien le continent au niveau du golfe de Tehuantepec, les autorités disposeront de moins de vingt-quatre heures pour évacuer tout le monde. N’attends pas le dernier camion et n’essaie pas de jouer les héros.

— Je ne loupe jamais les infos, frangin. J’ai vu ce qui s’est passé à Oahu. Si on est évacués, mon adresse sera la suivante : Calle del Veinticino Febrero à San Cristóbal de las Casas. L’armée a déjà assigné un refuge à tous les habitants. Et la zipline qui doit nous conduire là-bas n’est qu’à trente kilomètres – le tronçon ne va pas encore jusqu’ici, mais c’est mieux que rien.

Ils n’ont plus grand-chose à se dire ; la NOAA va rester mobilisée jusqu’à ce que Clem 2 touche terre mais, à en croire Carla, si comme prévu le cyclone continue de se déplacer d’ouest en est et frappe la péninsule, la chaîne montagneuse arrêtera sa course, le transformant en banale tempête. Cependant, s’il aborde le Mexique par le golfe de Tehuantepec pour virer ensuite au nord, l’isthme ne suffira pas à l’empêcher d’atterrir dans la mer des Antilles – où il accumulera encore plus d’énergie.

Avec un peu de chance, plusieurs semaines s’écouleront avant qu’un de ces monstres n’apparaisse dans l’Atlantique… mais jusqu’ici, la chance ne leur a guère souri.

Le 8 juillet, Clem 2 s’immobilise pendant presque quatre heures à trois cents kilomètres de la pointe de la Basse-Californie. Des marées de tempête déferlent sur le golfe de Californie et les autorités américaines lancent l’ordre d’évacuation le long de la Colorado River et dans l’Imperial Valley. Une émeute éclate lorsque des cars emplis de Mexicains – on leur a fait prendre un raccourci sur la route de Nogales, Sonora – traversent la frontière à Mexicali. Les citoyens noirs et blancs ont entendu dire que ces réfugiés allaient être autorisés à s’établir sur le sol américain et recevoir des passeports américains.

Si l’émeute est étouffée dans l’œuf, c’est parce que Rock débarque sur place et que des millions de branchés partagent l’écœurement que lui inspire cette grotesque rumeur ; son dégoût imprègne chaque minute du show. Il est accompagné de Surface O’Malley, qui ne tarde pas à partager son point de vue (le scénario exige qu’elle soit éperdue d’adoration pour cet homme d’expérience). Les émeutiers rentrant chez eux pour se brancher et ceux qui utilisent des portables pour se voir à la XV sont fort surpris par la colère et la répugnance qu’ils inspirent. Ceux qui étaient rentrés chez eux y restent. Ceux qui utilisent des portables s’éclipsent en douce.