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Les agents du FBI infiltrés chez Passionet s’empressent de contacter leurs supérieurs ; apparemment, la XV est capable d’apaiser la populace autant que de l’échauffer. Plusieurs millions de personnes, déçues d’avoir été privées d’une Seconde Émeute globale, délaissent Passionet pour se brancher sur d’autres chaînes ; heureusement, le président Hardshaw félicite publiquement ses dirigeants et accorde une interview à Rock et à Surface, ce qui leur évite de justesse d’être licenciés.

Peu à peu, gagnant de la vitesse au fil des heures, Clem 2 file vers le sud durant la nuit. On commence par espérer qu’il va suivre les courants directeurs, qui devraient orienter sa trajectoire vers l’ouest – même s’il risque de faire des dégâts, d’autant plus qu’il va se lancer à la poursuite de Clem 1 qui vient à nouveau de frapper Kingman Reef, au moins le continent disposera-t-il d’un certain répit.

Le matin du 9 juillet, Clem 2 accélère, vire de bord et fonce sur le golfe de Tehuantepec.

Jesse et Mary Ann sont déjà prêts à partir – les réfugiés n’ont droit qu’à un bagage à main. Quelques minutes après l’alerte, ils attendent les camions de l’armée devant la maison. Mais plusieurs heures s’écoulent et les camions n’arrivent toujours pas. Le vent apporté par Clem 2 vient tout juste de se lever, et ils ont l’impression que l’orage ne va pas tarder. Finalement, ils décident de ne pas entamer leurs provisions de bouche, et une fois arrivés au coin de la rue, ils découvrent que la plupart des cafés sont de nouveau ouverts.

— Si l’armée arrive, je n’aurai qu’à éteindre mes fourneaux, leur dit un restaurateur.

D’après les infos, d’immenses rouleaux déferlent sur les côtes et les populations de celles-ci ont été déclarées prioritaires. Des images rassurantes montrent des militaires aidant des civils à monter dans des autocars.

Rassurantes jusqu’à ce que Jesse les regarde de plus près.

— Mary Ann… ce n’est pas Puerto Madero.

— Comment le sais-tu ?

— Parce que je reconnais cet immeuble : il se trouve à Tuxtla Guttiérez. Je ne sais pas ce qui se passe, mais je sais qu’il n’y a pas d’évacuation en cours à Puerto Madero.

— Mais pour quelle raison…

Jesse hausse les épaules.

— Il y a plusieurs possibilités. Ils redoutent la panique et les soldats viennent de se mutiner. Ils n’ont pas le temps d’évacuer tout le monde et ils veulent avant tout maintenir le calme. Des factions opposées se disputent telle ou telle ville. Mais si tu veux mon avis, ils ont du retard mais ils ont quand même l’intention de nous évacuer et ils veulent s’assurer que nous n’allons pas bouger. Peut-être que la zipline ne fonctionne pas – ça arrive assez souvent – et qu’ils ne souhaitent pas que les gens se rassemblent à la gare ; ça retarderait l’embarquement et, de toute façon, il n’y a aucun abri sur place.

Mary Ann le gratifie d’un large sourire.

— Tu es vraiment quelqu’un, tu sais. Tu as toujours des explications à proposer. La plupart des gens que je connais se seraient contentés de dire : « Ça ne m’étonne pas », ou « Qu’est-ce qu’on peut y faire ? », mais tu cherches toujours à voir le fond des choses.

— Peut-être que je me trompe.

— Je sais, mais ça n’a aucune importance. En fait, je viens de me rendre compte que, quand tu me donnes une explication, tu n’as pas besoin de la lire dans un scénario.

Elle attrape un bandana dans la poche de son jean et s’essuie le visage.

— Je n’aime vraiment pas cette chaleur, ajoute-t-elle, et j’aime encore moins ce ciel verdâtre.

— Moi non plus.

Ils se rapprochent l’un de l’autre jusqu’à se toucher l’épaule ; la chaleur est étouffante, mais Jesse préfère être à côté de Mary Ann pour observer la masse nuageuse qui envahit le ciel, chassant vers l’est les derniers lambeaux d’azur.

Ils achèvent leur déjeuner et savourent un café.

— Le vent va se lever sans prévenir, dit Jesse, et on n’a pas intérêt à rester à la terrasse d’un café.

— Mais le point de rassemblement est aussi en plein air.

— Exact, mais ta maison n’en est qu’à trente pas de distance. Et on pourra guetter l’autocar depuis la fenêtre du premier.

Elle soupire.

— Le problème, c’est que je n’y croirai que lorsque nous aurons du vent et de la pluie. Pour l’instant, ce ciel ne me semble pas assez réaliste. D’accord, allons-y.

En chemin, Jesse comprend ce qu’elle a voulu dire ; ces lourds nuages aux reflets verts, dont les nuances noires font penser à des sacs de charbon flottant dans le ciel, semblent totalement dissociés du paysage. L’atmosphère devient de plus en plus épaisse, les nuages de plus en plus menaçants.

Il s’efforce de se rappeler les termes que lui a enseignés Di. Ces lourds nuages sont des cumulo-nimbus, ils ont cette base sombre et ce sommet vaporeux parce qu’ils sont parcourus de courants d’air chaud ascendants, ils se comportent comme des générateurs de Van de Graaff et accumulent une différence de potentiel qui va engendrer des éclairs. Et cette rangée, est-ce qu’on n’appelle pas ça une ligne de grain ? Un terme des plus appropriés. Et quelque part derrière se trouve le front lui-même… non, ce ne sont sans doute que des tempêtes, se dit-il. Mais d’un moment à l’autre, le vent va se lever…

Ils viennent d’entrer dans le jardin lorsque la pluie les frappe – et « frappe » est le mot juste : ils ont l’impression d’être arrosés par un puissant jet. L’instant d’après, le vent se déchaîne, et le temps qu’ils arrivent à la porte, ils sont trempés jusqu’aux os.

— On n’y voit pas à un mètre, dit Mary Ann en désignant la fenêtre.

— Je crois qu’il ne faut plus compter sur l’autocar. Heureusement que tu as loué un petit palais ; j’espère que tu as dû payer un supplément pour les murs.

— La sécurité du bâtiment a été renforcée, mais je n’ai pas fait attention aux détails, dit Mary Ann en se blottissant contre lui.

S’efforçant de paraître rassurant, il lui passe un bras autour des épaules et la remercie mentalement, car la responsabilité dont elle l’investit a eu raison de sa frayeur.

La pluie frappe la vitre avec une telle force qu’on se croirait dans une voiture passant au lavage.

— On ferait mieux d’aller dans une des pièces intérieures, dit Jesse. De toute façon, on n’y voit que dalle.

— La maison est pourvue d’un processeur autonome et le frigo est bien garni, opine Mary Ann. On peut tenir plusieurs jours à condition que les murs résistent à la tempête.

— Et les fenêtres ?

— Crois-le si tu veux, mais Passionet a peur des tireurs fous, depuis que cette fille… comment s’appelait-elle, déjà ?… une fille vraiment vulgaire… depuis que Kimber Lee Melodion s’est fait descendre. Les vitres que tu vois sont quasiment blindées.

L’eau coule à flots sur la fenêtre ; Jesse n’entrevoit qu’une vague lumière grise éclairant des masses verdâtres, comme s’il était au fond d’une rivière.

— Euh… est-ce que les montants des fenêtres ont été renforcés ?

— Pas à ma connaissance.

— Alors ne restons pas là.

La tempête produit un tel vacarme que c’est seulement lorsqu’ils arrivent dans la cuisine qu’ils se rendent compte qu’ils ne sont pas seuls. Heureusement, les intrus ne sont autres que la señora Herrera, son mari Tomás et quelques enfants.

— J’implore votre pardon, madame, dit la cuisinière, mais…

— Ne soyez pas ridicule, coupe Mary Ann. L’autocar n’est pas arrivé, cette maison est solide, il y a de l’électricité, et Tomás et vous avez eu parfaitement raison de vous y réfugier. Et il y a de la nourriture pour tout le monde, y compris les enfants. Euh… j’ignorais que vous en aviez autant, au fait… à moins que ce ne soient pas les vôtres ?