La señora Herrera traduit cette question à Tomás, qui ne parle pas l’anglais, et il éclate de rire.
— Non, dit-elle à Mary Ann. Nos enfants sont tous adultes. Ce sont mes nièces, mes neveux et mes petits-enfants.
Jesse compte les gamins et en dénombre six. Il sait que le frigo est gigantesque et bien rempli, aucun souci à se faire de ce côté-là, et il est ravi de voir Mary Ann se montrer aussi généreuse. Il ne peut cependant s’empêcher d’être un peu jaloux ; il avait espéré se réserver l’exclusivité de Mary Ann et de sa demeure.
Cette idée lui fait honte et, comme d’habitude, cela lui rappelle Naomi. Enfin, si elle a un tant soit peu de jugeote, elle n’est pas allée à Tehuantepec, et peut-être même a-t-elle eu la bonne idée de gagner Oaxaca ; il y a des risques réels d’inondation dans cette région montagneuse, mais Oaxaca ne souffrira sûrement pas des atteintes du vent – en fait, d’après les infos (on dirait que Di passe à la TV tous les soirs en ce moment, peut-être parce que Berlina Jameson n’arrête pas de l’interviewer), la tempête va sans doute périr en atteignant les montagnes.
Le vent secoue les murs de la maison et une vibration parfaitement perceptible court dans le plancher. Tomás se tourne vers Jesse et lui dit en espagnol :
— Nous pourrions fixer le toit. Je ne pense pas qu’il le soit et ça me semble nécessaire.
Jesse ne comprend rien à ce qu’il raconte mais décide de lui faire confiance.
— D’accord ; mais on le fixe avec quoi ?
— Il y a du… (un mot espagnol dont Jesse ignore le sens)… dans mon camion. L’un de nous n’a qu’à aller le chercher – je vais tirer à pile ou face…
— Je suis déjà mouillé, dit Jesse. Qu’entendez-vous par… ?
Il leur faut deux longues minutes pour comprendre que Tomás possède un câble extrafort et ultraléger. Il a besoin de tout son rouleau ; il a déjà sa boîte à outils, qui contient tout le nécessaire pour travailler. Il se préparait à sortir quand Jesse et Mary Ann ont fait leur apparition.
Le camion est garé derrière la maison, à l’abri de la tempête. Jesse a l’impression de plonger dans une piscine d’eau glaciale ; un seul pas au-dehors, et il est trempé jusqu’aux os. Puis le vent le saisit par-derrière et il s’étale sur les pavés avant d’avoir pu réagir. Durant une longue seconde, l’eau s’insinue sous ses vêtements tandis qu’il reprend son souffle ; puis il se précipite vers le camion, heurte violemment sa portière. Heureusement que celle-ci est coulissante, car il ne voit pas comment il aurait pu la faire pivoter pour l’ouvrir.
Il tire sur la poignée, pénètre dans l’habitacle, referme la portière, pas assez vite pour échapper à une nouvelle douche. Il se félicite d’avoir glissé une lampe-torche dans sa poche – et dire qu’il n’est qu’une heure de l’après-midi ! Il fait noir comme dans un four.
Il repère le rouleau de câble, le passe sur son épaule.
Le camion oscille violemment ; le vent n’est pas assez fort pour le renverser, mais suffisamment pour le faire tanguer. Il inspire à fond…
Le retour est pire que l’aller : cette fois-ci, il court contre le vent. Il réussit à conserver son équilibre, mais il glisse sur l’allée, qui ressemble désormais à un petit torrent, et la pluie frappant son torse lui coupe le souffle. La maison, distante de quinze mètres à peine, n’est à ses yeux qu’une masse indistincte, et le rideau de pluie est si opaque qu’il heurte le mur de plein fouet avant d’apercevoir la porte.
Tomás lui adresse un large sourire.
— Vous n’aurez plus besoin de vous baigner pendant des années.
Jesse reprend son souffle et lui réplique :
— On parie que votre camion partira pour San Cristóbal sans nous ?
— J’ai prévu de m’en occuper, dit Tomás, hilare. Le toit tiendra le coup le temps que vous vous changiez, alors allez-y.
— Si on doit s’occuper du camion, mieux vaut le faire pendant que je suis encore trempé.
— Je n’ai pas le cœur à vous envoyer de nouveau sous le déluge, d’autant plus qu’il vous faudra ramper sous le châssis pour fixer des cordages…
— Vous pensiez ancrer votre camion ? Pourquoi ne pas le garer tout contre la maison et le lester ensuite ?
Tomás réfléchit en se grattant la tête.
— C’est une bonne idée, admet-il. Mais qu’est-ce qui servirait de lest ?
— Il y a des bidons vides dans la buanderie, pas vrai ? Si je gare le camion près de la porte, si nous le chargeons de quatre bidons pleins d’eau, ça augmentera son poids d’environ une tonne. Et on ne risque pas d’être à court d’eau en ce moment.
Tomás lui donne une tape sur l’épaule.
— Señor Callare, vous êtes un excellent ingeniero. Et, comme vous l’avez dit, vous êtes toujours mouillé.
Cette fois-ci, ça se passe un peu mieux car il sait qu’il n’aura pas à courir sous la pluie pour regagner la maison ; il est impressionné par la façon dont Tomás entretient son véhicule : celui-ci démarre au quart de tour. Il est obligé de rouler au jugé, panique un peu lorsque les roues patinent dans le massif de roses transformé en mare bourbeuse, mais le camion franchit l’obstacle et il se gare en marche arrière contre le mur, à deux pas de la porte.
— Je peux vous demander quelque chose, señor ? dit Tomás lorsqu’il apparaît tout dégoulinant sur le seuil.
— Appelez-moi Jesse. La démocratie aura force de loi jusqu’à la fin de la tempête.
— Je peux vous demander quelque chose, Jesse ?
— Oui.
— Pourquoi n’avons-nous pas commencé par là ? De cette façon, vous n’auriez pas été obligé d’aller sous la pluie pour rapporter le câble.
Jesse en reste bouche bée, puis les deux hommes éclatent de rire.
Ils doivent batailler pour charger les bidons vides dans le camion, et la buanderie est presque inondée quand ils ont achevé cette tâche, mais ensuite il est relativement facile d’installer le tuyau d’arrosage.
Puis ils montent à l’étage, examinent les poutres et les amarrent à grand renfort de câble. Il faudrait un super-ouragan pour emporter le toit.
De temps à autre, l’un d’eux descend jusqu’au camion pour faire passer le tuyau d’un bidon à l’autre, de sorte que les deux tâches sont achevées presque simultanément. Cela fait, les deux hommes vont se changer, Tomás dans la salle de bains et Jesse dans la chambre de Mary Ann.
Celle-ci lui tend trois serviettes et des vêtements secs.
— Grâce au microgénérateur, nous aurons un lave-linge et un sèche-linge tant que la maison tiendra debout.
— Et d’où viendra l’eau ?
— De la citerne.
Elle désigne la fenêtre et Jesse se frappe le front. Il prend une douche bien chaude, puis se glisse dans le sauna et se sèche avec un plaisir sans bornes.
Naomi Cascade est bien allée à Tehuantepec. Elle savait que c’était stupide, mais elle ne pouvait supporter l’idée d’être en sécurité tandis que nombre de ses amis étaient en danger. Elle est arrivée juste à temps pour se rendre compte, en même temps que tout le monde, que l’évacuation annoncée n’aurait pas lieu.
Pendant que Jesse prend sa douche à trois cents kilomètres de là, elle est planquée, en compagnie d’un groupe d’écoliers, derrière un mur qui les protège du vent. Elle a eu toutes les peines du monde à s’empêcher de hurler : d’abord lorsque le toit s’est envolé comme un gigantesque cerf-volant avant d’exploser en mille morceaux ; ensuite lorsque la cloison qui leur faisait face s’est réduite en un tas de bois et de plâtre, ne laissant entre les murs porteurs du bâtiment qu’une zone dévastée ; et finalement lorsque le mur qui les protège a commencé à s’effriter. Il y a quatre enfants qui s’accrochent à elle, et elle ne pourra pas les retenir tous si le vent cherche à les lui arracher.