Ce qui ne tardera pas à se produire.
Pour autant qu’elle puisse en juger, le vent ne cesse de gagner en violence. D’après les infos, Tehuantepec se trouve sur le chemin de l’œil du cyclone.
Elle aimerait que Jesse soit là, car il serait sûrement en mesure d’estimer le moment précis où le mur va céder alors qu’elle en est bien incapable. Mais si la partie inférieure du mur résiste aux assauts du vent – comme elle ne cesse de l’affirmer aux enfants –, ils ont intérêt à ne pas bouger jusqu’à l’arrivée de l’œil. Par contre, si le mur finit par s’effondrer, il leur faudra fuir avant que le vent ne soit trop fort et se débrouiller pour gagner la petite cathédrale de l’autre côté de la rue – elle est sûrement encore debout. Elle ne voit pas comment elle pourrait conduire ces enfants dans un abri sûr sans être frappée par les gravats qu’elle entend percuter le mur derrière elle.
Elle a toujours aimé Tehuantepec, même si le Zócalo n’a rien d’extraordinaire, même si l’architecture locale n’a rien d’exceptionnel, même si les fruits de mer n’ont rien de transcendant – ce n’est qu’une petite ville pourvue d’une importante gare routière, dont les habitants travaillent à la ferme ou à l’entretien des routes… une petite ville comme les autres…
Les mots « petite ville » lui font de nouveau penser à Jesse. Il ne serait sûrement pas plus efficace qu’un autre dans une situation comme celle-ci, mais il y a quelque chose de rassurant dans son attitude, typique d’un garçon élevé dans une petite ville, qui le pousse à se croire capable de piloter une fusée ou de construire un réacteur nucléaire parce qu’il sait changer une roue ou escalader une montagne. En outre, sans doute aurait-il une meilleure idée de la situation qu’elle-même.
Heureusement que sa mère ne l’entend pas réfléchir.
Luisa, la plus petite des enfants, se blottit tout contre elle et lui demande en hurlant s’ils vont tous mourir. Naomi lui caresse les cheveux, se retient de lui répondre : « Pas encore » et lui dit que tout ira bien mais qu’ils risquent d’être mouillés. Le vacarme est tel qu’elle ne saurait dire si la petite l’a entendue.
Un fragment de mur cède au-dessus d’eux, les aspergeant de gravats, mais le morceau proprement dit – un mètre sur quarante centimètres, une cinquantaine de kilos – s’envole quasiment à l’horizontale. Naomi ne l’entend pas atterrir. Peut-être est-il retombé trop loin, à moins que le vent n’étouffe désormais tous les autres bruits.
Les enfants se serrent contre elle et elle change de position pour mieux leur faire un rempart de son corps. Le ciel est de plus en plus sombre, le vacarme de plus en plus assourdissant, et seul le contact de ces petits corps l’empêche de se croire isolée.
Elle est assaillie par diverses pensées. Les ténèbres montantes, la fureur des éléments, le bruit du cataclysme, tout cela est terrifiant, mais elle constate qu’elle ne souffre aucunement, bien qu’elle ne soit pas très à son aise, et le fait qu’elle se retrouve totalement impuissante lui permet de disposer librement de son temps. Elle aimerait pouvoir dormir – si elle survit à tout ceci, mieux vaudrait pour elle qu’elle soit bien reposée, et dans le cas contraire, elle préférerait mourir dans son sommeil.
Elle repense à une discussion qu’elle a eue avec Jesse et admet que c’est lui qui avait raison ; cette catastrophe serait survenue tôt ou tard. Les clathrates de méthane abondent au fond de l’océan et dans le permafrost de la toundra, et une éruption volcanique, l’impact d’un météore ou tout simplement le réchauffement global auraient un jour ou l’autre libéré ce gaz. Personne ne pouvait deviner la tournure qu’allaient prendre les événements, et il semble bien qu’aucun des dirigeants impliqués n’avait de choix en la matière.
Il a fallu qu’elle se retrouve au pied du mur pour comprendre ce que c’est que « l’absence d’options acceptables ».
Le gamin que tout le monde appelle « Compañero » – Naomi ignore son prénom, mais c’est le fils du dirigeant local du Parti communiste et l’un des élèves les plus dissipés de l’école – tremble de peur ou de froid, et elle lui caresse les cheveux pour le rassurer.
Si elle survit, elle va violer tous ses principes et avoir des enfants. On l’a élevée dans l’idée qu’une diminution de la population globale était nécessaire, que trois pour cent de la population devait avoir l’autorisation de procréer, le reste optant pour la stérilisation… ce qu’elle n’a jamais fait, malgré les pressions exercées par ses parents. Qu’ils aillent se faire foutre : protéger les enfants des autres lui a donné envie d’en avoir. Et puis, quand la crise sera passée, le monde aura été sacrément dépeuplé.
Voilà une question intéressante. De quoi Naomi a-t-elle envie ? De n’avoir envie de rien, se dit-elle, c’est ainsi qu’on m’a élevée, de façon que ni mes besoins ni mes envies ne nuisent aux précieuses ressources de la planète.
Mais elle ne sait même pas de quoi elle se prive.
Quelque chose – Dieu sait quoi, une aile de voiture, un moellon, un grêlon géant ou un bête rocher – traverse le mur deux mètres au-dessus d’eux, cinq mètres sur leur gauche. Le mur se met à vibrer sous l’effet du vent qui passe à travers le trou.
Si c’est bien cela qui s’est passé, si l’explication qu’elle donne aux gamins est la bonne. D’après Jesse, les objets percés de trous sont plus vulnérables au vent, ou quelque chose comme ça, et ça doit être vrai car elle sent le mur fléchir, puis se redresser, et à en juger par la vibration qui lui secoue les cuisses et les fesses, il a dû perdre une bonne partie de sa substance.
Au loin – c’est-à-dire à quelques centimètres de son oreille –, elle entend Luisa hurler, Compañero beugler ce qui ressemble à une prière. Maria, collée à son dos, est prise de sanglots ou d’un rire hystérique – elle ne respire plus que par à-coups –, et seule la petite Linda semble relativement calme, mais l’inertie de son corps signifie peut-être qu’elle a perdu connaissance… à moins qu’elle n’ait été heurtée par un objet traversant le mur. Non, elle aurait sûrement perçu un sifflement.
Le temps s’écoule dans les ténèbres, et il ne se passe rien d’autre excepté que le vacarme persiste et que les ténèbres demeurent. Naomi se demande depuis combien de temps ils sont là ; il était midi lorsqu’elle a consulté sa montre pour la dernière fois, ce qui fait que l’obscurité a dû tomber aux environs de deux heures…
Elle approche sa montre de son visage, veillant à ne pas lâcher Luisa qui s’accroche à elle comme un bébé opossum, et réussit à actionner l’éclairage. 16 h 57. Ça fait trois heures que ça dure. Peut-être qu’elle a réussi à s’endormir et à rêver.
Encore et toujours les ténèbres, et le rugissement du vent. Naomi n’a aucun moyen d’estimer l’état du mur, mais elle s’efforce de réfléchir comme le ferait Jesse, conclut que son érosion a dû se ralentir ou s’interrompre, car sinon ils seraient déjà morts. À en croire sa montre, il est 17 h 48. Cette fois-ci, elle est sans doute restée éveillée plus longtemps.
Elle pense aux repas qu’elle va faire, aux endroits qu’elle va visiter. Un jour, se promet-elle, dans une ville où personne ne la connaît, elle ira dans une boutique Full Makeover – oui, un de ces salons de beauté à la con – et s’y fera transformer en fantasme ambulant, après quoi elle passera quelques jours à se balader pour voir l’effet que ça fait d’être reluquée par des mâles en chaleur. Et si ça ne lui plaît pas, en fin de compte, elle pourra toujours retrouver son aspect antérieur.