Naomi regrette une nouvelle fois d’être incapable d’une telle prouesse, mais l’homme n’a pu apprendre que deux choses : le reste du monde est au courant de leurs tribulations, et le centre de l’œil du cyclone a atteint la côte vingt kilomètres au nord d’ici. D’après ses calculs, Clémentine a ralenti l’allure et ils disposent d’un répit d’une heure et dix minutes avant que les vents tourbillonnants ne les frappent à nouveau.
Maria et Linda retrouvent l’une une tante et l’autre une cousine, et rejoignent leur famille qui s’est déjà aménagé son propre abri.
Ne reste donc que Luisa, qui se met à pleurer dès que les deux fillettes sont parties. Naomi veut l’en dissuader, se ravise en se disant que la petite a besoin de pleurer et que cela ne la ralentit guère. Elle se dirige vers la maison de Pablo.
Il fait chaud, le ciel est bleu, et s’il n’y avait pas la petite fille en pleurs – sans parler des ruines qui l’entourent, évoquant une photo plate du siècle dernier, Berlin, Hiroshima ou Port-au-Prince, ou encore Washington après le Flash –, Naomi se laisserait presque aller à se détendre. Elle boit avidement la chaleur et le soleil, comme elle boirait un verre d’eau offert par une femme ployant sous ses jarres – jusqu’à la dernière goutte, sachant qu’elle risque d’avoir de nouveau soif avant longtemps.
Deux choses la surprennent : seule une personne sur dix est intéressée lorsqu’elle lui parle de l’abri, et personne ne semble porter secours aux victimes enfouies sous les décombres. Elle s’en inquiète auprès d’un homme de haute taille qui, si sa mémoire est bonne, était naguère vice-président de l’antenne locale du syndicat des locataires.
— Je me suis posé la même question, soupire-t-il. Mais j’y ai réfléchi, et je pense que si la majorité des gens ne cherchent pas un abri, c’est parce qu’ils ont survécu à la tempête et qu’ils doivent déjà en avoir un, même s’il n’est pas parfait ; dans le cas contraire, ils seraient déjà… enfin, ils ne seraient plus là. Et supposez que vous vous mettiez à creuser pour retrouver un parent ou un ami. S’il est vivant, est-ce que vous avez un docteur sous la main, est-ce que vous avez des remèdes, une ambulance ? Et dans le cas contraire… qu’allez-vous faire du cadavre ? Vous ne pouvez pas l’emporter dans votre abri par souci d’hygiène. Vous ne pouvez pas le laisser gisant sur le sol – le vent l’emportera et on ne pourra jamais le retrouver. Et vous n’avez pas le temps de lui creuser une tombe. Alors les cadavres restent où ils sont… et s’il y a des survivants sous les décombres… eh bien, ils ne tarderont pas à devenir des cadavres. Ou ils survivront jusqu’à ce que nous ayons le temps de les dégager. C’est dur, je sais, mais il est impossible de faire autrement.
Elle hoche la tête et, comme elle s’éloigne, Luisa lui dit :
— Notre maison avait une grande fenêtre qui donnait sur le sud, avec des montants en aluminium de chez Sears dont maman était très fière, mais elle n’a pas été très bien installée, les gens de Sears ont dit qu’ils ne pouvaient pas la fixer correctement…
Naomi prend la fillette dans ses bras et la laisse pleurer tout son soûl.
— Je suis là et tu peux rester avec moi. Et peut-être qu’on va retrouver ta mère. Il y a des abris dont la porte est coincée et dont on ne peut pas encore sortir. Mais je serai là aussi longtemps que tu auras besoin de moi. Et tant que tu seras avec moi, nous continuerons de chercher ta mère.
Luisa ne cesse pas de pleurer, pas tout à fait, mais ses sanglots se font moins violents. Elles rejoignent l’abri au pas de course ; au loin, la muraille noire du cyclone rampe vers la ville, sur le point d’occulter le soleil.
Quand cette histoire sera finie, se dit Naomi, je vais passer quinze jours à faire tous les trucs idiots que je n’osais pas faire par crainte des autres. Et chaque soir, j’appellerai mes parents pour leur raconter ma journée dans ses moindres détails. Ils vont en être horrifiés. Elle éclate de rire sans se soucier des éventuels témoins. Rien de tel que de frôler la mort pour retrouver la joie de vivre.
John Klieg accueille avec un petit sourire le rapport en provenance du Mexique. Le site de lancement du gouvernement mexicain n’était guère performant, il ne s’agissait en fait que d’un modèle japonais livré clés en main. Non, le plus intéressant, c’est la conclusion de ses météorologues : l’œil de Clem 2 va franchir sans difficulté l’isthme de Tehuantepec, atterrir dans la baie de Campeche et y semer un foutoir de tous les diables. La route qu’il va suivre est d’ailleurs toute tracée – c’est l’autoroute fédérale 185 construite au fond de la vallée.
Jusqu’ici, son équipe – rassemblée par l’inestimable Glinda – est restée à la hauteur de la NOAA, allant même jusqu’à la dépasser de temps à autre car elle n’est pas obligée de se disperser.
Et si ses conclusions sont justes… alors l’Atlantique est mûr pour une « cascade » de cyclones. Clem 2 devrait retrouver son jet d’écoulement en atteignant des eaux plus chaudes. Comme les courants directeurs des Antilles n’ont guère de force, le cyclone devrait tourner dans tous les sens, engendrant plusieurs ouragans… qui en engendreront d’autres à leur tour. L’Atlantique va bientôt grouiller de cyclones, et le méthane a tellement réchauffé ses eaux qu’ils vont foncer sur l’Europe en suivant le Gulf Stream.
La seule ombre au tableau, bien entendu, c’est que Glinda est restée à Cap Canaveral, même si ce n’est que provisoire. Elle supervise l’évacuation du personnel de GateTech, qui va en partie s’installer à Birmingham, Alabama (une ville qui n’est pas à l’abri des ouragans mais où ceux-ci ne causent jamais trop de dégâts) et en partie ici, à Novokuzneck. Avec un peu de pot, tout sera bouclé en deux jours et elle le rejoindra accompagnée de Derry.
Comme elles lui manquent ! L’efficacité de Glinda, son sens de l’humour, son corps, l’émerveillement de Derry devant le monde qu’elle découvre… mais ce qui lui manque le plus, c’est cette sensation de plénitude, l’impression qu’il a de construire quelque chose de durable. Comment faisait-il pour vivre avant ?
Il se tourne vers le mur d’écrans qu’il s’est fait installer dans son bureau. Il est aussi inutile que celui du Cap, mais comme son image est associée à un décor de ce genre, il semblait préférable d’y habituer les indigènes. Encore une idée de Glinda… il devrait lui demander s’il est possible d’ouvrir ici un restaurant Shoney’s avec du personnel parlant l’anglais.
L’un des écrans émet un bip et il se tourne vers lui ; cette icône clignotante signifie qu’une information importante vient de lui parvenir.
Il plisse les lèvres, siffle, sourit. L’heure n’est plus aux amusettes. Ainsi donc, ils ont réussi à détourner la législation en vigueur sur la Lune et à mettre en route là-haut un site de lancement concurrentiel ? Et à présent que son équipe leur a suggéré l’idée de projeter une gigantesque ombre sur le Pacifique, ils vont sûrement essayer d’y arriver tout seuls.
Il appelle aussitôt Hassan. Ce n’est pas seulement une question de respect – les deux hommes se respectent, mais ce n’est pas essentiel à leurs yeux –, ni parce qu’il souhaite avoir son opinion ; Hassan a mis en route presque autant de plans que lui, qui l’occupent en permanence, et ils doivent coordonner leurs efforts sur celui-ci.
Une fois qu’il lui a résumé la situation, il explique :
— Je connais une douzaine de parlementaires sur qui je peux compter pour faire traîner les choses : le Congrès veille à ce que le gouvernement traite en priorité avec l’industrie privée, même lorsque c’est plus onéreux, car l’industrie privée représente les forces vives de la nation.