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— Dommage que mon gouvernement soit moins avisé.

— C’est vous qui le dites. Certaines de mes opérations bénéficient d’un financement occulte des Japonais, et je peux en tirer parti – ils tiennent à ce que leur ingérence reste secrète, et elle le restera à condition que leur gouvernement proteste contre l’utilisation faite par les USA des éléments japonais de la Base lunaire. Même cas de figure avec les Français, sauf que là je dispose de deux ou trois députés à Paris et d’une poignée de législateurs à Bruxelles… et je ne parle pas de mes contacts à l’Assemblée générale de l’ONU.

— Je vois ce que vous voulez dire, mon ami, opine Hassan. Mais pensez-vous que ça marchera ?

Klieg réfléchit quelques instants, puis :

— Sincèrement, Hassan, je ne vois pas pourquoi ça ne marcherait pas.

L’autre hoche la tête d’un air solennel ; il est encore plus impressionnant sur l’écran qu’en réalité.

— D’après vos estimations les plus récentes – et je suppose que les leurs sont quasiment identiques –, le bilan de la catastrophe globale s’élèvera à un milliard de morts, des nations comme les Pays-Bas et le Bangladesh seront littéralement détruites et des centaines de villes seront rayées de la carte… à ce titre, l’exemple d’Honolulu est tristement édifiant. Mon ami, croyez-vous vraiment qu’ils ne changeront rien à leurs habitudes ?

— Pas tout de suite. Et après, il sera trop tard. C’est comme quand on attache ensemble les lacets de quelqu’un. On ne lui fait aucun mal, on se contente de ralentir sa course en l’obligeant à défaire le nœud. Ils seront obligés de lever toutes les obstructions que je dresserai sur leur route… les miennes et les vôtres, n’est-ce pas ?

— J’allais justement y venir.

— Nous devons les retarder. C’est tout. Une fois que nous aurons une longueur d’avance, l’opinion publique exigera d’eux qu’ils trouvent une solution le plus rapidement possible. Et imaginez les retombées en termes de relations publiques : le monde entier va nous manger dans la main pendant une bonne dizaine d’années.

— Ça vaut le coup, acquiesce Hassan. J’ai des amis bien placés dans quelques gouvernements de second plan ; je peux vous aider en ce qui concerne l’Assemblée générale, d’autant plus que les gouvernements en question sont très jaloux des prérogatives que leur confère la Seconde Alliance. Avez-vous réfléchi à l’aspect médiatique des choses ?

— Mon meilleur élément y travaille déjà.

— Miss Gray ?

— Comment le savez-vous ?

Hassan le gratifie d’un large sourire, mais c’est un sourire totalement dénué d’humour.

— Qui est mon meilleur élément ?

— Pericles Japhatma, quelqu’un que je n’ai jamais rencontré. Je vois. Bien raisonné.

Les deux hommes décident simultanément, et sans se concerter, de ne plus jamais s’engager sur ce terrain dangereux.

— Eh bien, dit Klieg après une pause raisonnable, il semble que nous soyons d’accord. Il serait stupide de laisser à un quelconque gouvernement le monopole des opérations. C’est une question de principe, vous savez – si on laisse un gouvernement, quelle que soit son obédience, traiter directement ce genre d’affaire, il faut plusieurs décennies pour rétablir un système de libre entreprise. Une fois que le socialisme a réussi à s’infiltrer…

Il soupire et lève les bras au ciel.

— Exactement, dit Hassan. Notre pays n’a pas encore fini de s’en remettre. Eh bien, allons-nous faire du bien au monde… et à nous-mêmes, par la même occasion ?

— Nous n’avons pas le choix, mon vieux.

Cette fois-ci, le sourire qu’ils échangent est sincère. Dès que Hassan a raccroché, Klieg entame un petit marathon téléphonique, et lorsque Glinda l’appelle pour lui dire que le transfert à Birmingham est achevé, il a réussi à aménager son emploi du temps.

Diogenes Callare sait que sa conduite est totalement irresponsable – deux coups de fil le lui ont rappelé alors qu’il était à bord de la zipline –, mais il avait besoin de voir Lori et les gamins, il avait besoin d’un peu de repos, qu’il a pris dans sa cabine, et comme Lori vient d’achever Massacre en jaune, ils vont dîner dans un excellent restaurant pourvu d’une halte-garderie. Le menu n’est pas donné mais, comme le fait remarquer Lori, « il sera amorti une demi-heure après la mise en vente du bouquin ».

Il remue doucement son verre de vin, contemple son épouse.

— C’est drôle, mais il existe quantité de boulots – flic, pompier, soldat, et cetera – où l’on part du principe que l’on protège sa famille en protégeant des inconnus. Mais personne n’a pensé que ça pouvait aussi s’appliquer aux météorologues.

— Mange tes lasagnes, ta conversation tourne au morbide.

— Je te le concède, mais je pense quand même avoir raison.

— Mouais. Et les lasagnes vont quand même refroidir.

Les lasagnes sont excellentes. Au bout d’un moment, il prend Lori par la main et lui dit :

— C’est que… eh bien, tu sais, j’apprécie tout le temps que je passe avec toi. C’est seulement aujourd’hui que je me rends compte à quel point il est agréable de bosser à la maison. Et comme le taux de méthane dans l’atmosphère va rester élevé pendant une dizaine d’années…

— Défense de parler boulot, dit-elle en lui posant un doigt sur les lèvres. Mange. Ou parle d’autre chose. Ou alors, flatte-moi – après tout, il n’y a qu’une heure que tu m’as dit que tu rentrais et que je t’ai proposé le restau, et me voilà devant toi, resplendissante.

Il ne peut s’empêcher de sourire, ni d’admettre qu’elle est bel et bien splendide. Il la détaille un long moment, buvant du regard ses longs cheveux blonds, ses yeux pétillants de malice… son sweater rose moulant (qui fait indubitablement ressortir ses avantages)…

— D’accord. En fait, je pense que tu es la plus belle des clientes de cette boîte.

— Je préfère ça. Je sais que tu t’inquiètes à propos de la situation dans les Antilles, mais je pense que tu te fais surtout du souci pour Jesse.

Il réagit à cette remarque par un vague haussement d’épaules.

— Il est majeur, je dirai même presque adulte, et je le crois capable de se débrouiller, à moins qu’il n’ait fait une grosse connerie. J’aimerais bien avoir de ses nouvelles, mais il y a de grandes chances pour qu’il soit terré dans un abri quelconque et attende que les choses se tassent. Si la civilisation réussit à survivre à ces tempêtes, il aura tout un tas d’histoires à raconter. En attendant, je ne peux rien faire pour lui et, selon toute probabilité, il ne lui est rien arrivé de grave.

Il s’aperçoit qu’il a bu son verre d’un trait plutôt que de le savourer. Lori pousse un soupir et lui étreint la main.

— Tu n’es pas obligé de te faire du souci pour toute la planète, mon amour.

Il lui sourit et lui rend son étreinte.

— Je ne parlais pas seulement boulot tout à l’heure, tu sais. Tant que le taux de méthane ne sera pas redevenu normal, nous aurons des cyclones géants sur les bras, la NOAA restera en situation de crise et…

Elle le fait taire une nouvelle fois, lui ressert du vin.

— Bois.

Puis elle incline la tête sur le côté et le regarde à la façon d’un rouge-gorge qui se demande si le ver qu’il a déterré est bien comestible.

— Maintenant, écoute attentivement ton épouse. Deux possibilités se présentent à nous. Premièrement, la civilisation ne survivra pas à ces tempêtes, et toi, moi et les enfants, nous devrons nous démerder avec ce qui reste. C’est une situation terrifiante, je l’admets, mais que ça ne t’empêche pas de profiter de la vie en attendant. Deuxièmement, la civilisation survivra mais les cyclones se multiplieront encore pendant des années. À ce moment-là, ton travail deviendra peu ou prou routinier, et par conséquent tu auras de nouveau droit à des pauses et à des congés. Voilà.