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Comme ce raisonnement est sensé, il acquiesce et attaque son dîner. De temps à autre, il jette un regard en coin à Lori, au cas où elle aurait l’air songeuse ou attristée, mais qu’elle fasse preuve d’entêtement ou d’un optimisme naturel, elle accueille chacun de ses coups d’œil par un sourire, et le vin et son amour aidant, sans parler de la perspective de passer la nuit chez lui, il se retrouve plutôt gai à la fin du repas. Ils vont même danser quelques minutes dans la salle de l’étage avant de récupérer les gamins et de rentrer chez eux, s’endormant aussitôt que la voiture se met en route. Malheureusement, Di n’a même pas le temps d’apprécier la chaleur de son lit – il se rendort aussitôt qu’il pose la tête sur l’oreiller.

Le lendemain matin, quand il monte dans la zipline, il est de si bonne humeur que la crise ne lui paraît plus insoluble.

Comme l’œil de Clémentine passe loin d’eux, Jesse, Mary Ann et compagnie sont dans l’impossibilité de sortir, mais cela ne les dérange guère. Il y a de grandes chances, se dit Jesse, pour que les Herrera, leurs nièces, neveux et petits-enfants n’aient jamais vécu dans un tel luxe.

Durant quarante-huit heures plutôt pénibles, on ne voit au-dehors que le déluge, le jour et la nuit ne se distinguant que grâce à la nuance entre pénombre et obscurité. Le vacarme de la tempête est quasi permanent, la maison est frappée de temps à autre par un objet volumineux, mais sinon rien à signaler.

Jesse apprend le Monopoly aux enfants, constatant non sans inquiétude qu’ils en comprennent tout de suite les règles ; il se demande si Naomi ne le considérerait pas comme une mauvaise influence pour la jeunesse. Pourvu qu’elle ait eu assez de jugeote pour rester à Oaxaca ! La radio ne capte strictement rien, ce qui peut signifier le pire comme le meilleur, mais Jesse, n’ayant reçu aucune information susceptible de l’éclairer, préfère garder bon espoir.

Voir Mary Ann jouer avec les enfants lui donne de drôles d’idées. Il sait que leur liaison est sans doute provisoire. Pas seulement parce qu’elle lui est supérieure en âge et en expérience – sur ce dernier point, il n’a que des raisons de se féliciter.

C’est uniquement une question d’état d’esprit. Comme la plupart des Américains de son âge, il n’a pas encore assimilé le concept de permanence, de sorte qu’il peut se montrer passionné sans toutefois tomber vraiment amoureux. Tant qu’il ne fréquente que des membres de sa génération, cela importe peu, mais alors que Mary Ann Waterhouse, si jamais elle venait à rencontrer l’homme idéal, serait parfaitement capable d’envisager de passer avec lui le restant de ses jours, et peut en conséquence imaginer un avenir assez lointain (ainsi qu’un passé tout aussi lointain en relation avec son présent), Jesse est à cet égard demeuré figé dans les conceptions de l’enfance. Il peut se montrer attaché à quelqu’un, peut même souhaiter le revoir, mais il ne penserait jamais à poser les questions que pose un adulte amoureux – dont la plus importante est de se demander si ça vaut la peine de rester amoureux.

Mais bien qu’il ne soit pas assez mûr pour être amoureux, il l’est suffisamment pour avoir conscience de cette carence, et quand il voit Mary Ann rire avec les enfants, ou taper une liste de choses à faire… il se rend compte que, s’il était prêt à sauter le pas, il le ferait sans hésiter.

À condition qu’elle veuille de lui – après tout, elle a beaucoup plus de choses à lui offrir qu’il n’en a à lui donner, non seulement en termes d’argent mais aussi de sagesse, d’expérience et de plaisir sexuel. Cette prise de conscience est assez douloureuse.

Lorsque le soir est tombé, Jesse et Mary Ann se retrouvent tout nus dans la baignoire et se frictionnent mutuellement tout en contemplant l’eau qui coule à flots sur la verrière, éclairée par la lueur des chandelles. Il doit y avoir cinq bons centimètres d’eau là-haut, se dit-il, et seule la violence de la pluie empêche le vent de chasser cette chape liquide. Il a l’impression d’être au fond de l’océan.

Mary Ann pose la tête sur son torse et il remarque avec un certain amusement que des racines blondes font leur apparition dans sa crinière rouge vif ; si elle en avait envie, il lui suffirait de se faire couper les cheveux en brosse pour retrouver sa couleur naturelle.

Alors qu’il lui savonne le dos, il se rend compte une nouvelle fois qu’elle est vraiment minuscule, qu’on l’a sélectionnée pour la finesse de son ossature. Sa main se pose sur les côtes raccourcies, la gaine sous-cutanée, les ligaments artificiels qui soutiennent ses seins énormes, les cicatrices occasionnées par le lifting imposé à ses fesses. Il s’interroge une nouvelle fois sur ces marques si étranges au toucher ; il aimerait pouvoir dire qu’il les aime parce qu’elles font partie de son corps, mais ce serait faux – tout comme il serait faux de dire qu’il est révolté par les outrages qu’elle a « subis », car elle était volontaire et on l’a bien payée. Il se dit parfois que s’il aime tant caresser ses cicatrices, c’est parce que ça lui donne l’impression de manipuler une poupée, mais ce n’est pas non plus entièrement vrai – certaines de ses autres conquêtes lui inspiraient ce sentiment avec plus d’intensité.

Sans doute qu’il aime caresser Mary Ann, tout simplement, et qu’il préfère la toucher en ses points les moins ordinaires.

Elle se met à le laver avec une certaine rudesse – il lui a dit qu’il se sentait « lessivé » quand elle faisait ça, et elle lui a fait remarquer que ça ne semblait pas lui déplaire. Ils viennent de s’essuyer et de s’allonger côte à côte, leurs mains commencent à s’égarer entre leurs jambes, leurs bouches à se coller l’une à l’autre, lorsqu’ils sursautent, surpris par un bruit étrange…

Ce n’est que le bruit de la pluie sur les murs, ce n’est que le sifflement du vent, se dit Jesse. Après tout, nous sommes en plein cyclone.

Puis il comprend ce qui se passe.

— On dirait que ça se calme, dit-il, c’est à peine plus grave qu’une bonne tempête. Peut-être qu’on y verra quelque chose demain matin.

Elle pousse un cri de joie, se couche sur lui, l’embrasse à pleine bouche ; il sent son sexe se raidir, et elle s’en empare aussitôt, le secoue vigoureusement et le coule en elle, assise au-dessus de lui. Tandis que le tonnerre laisse peu à peu la place aux bourrasques, elle le chevauche avec frénésie tout en se caressant le clitoris.

Ça ressemble à de la XV porno, se dit-il, et il comprend que c’est ce qu’elle veut lui offrir, le fantasme qu’elle lui inspire plutôt que sa réalité, et il se laisse emporter par le fracas du tonnerre, par les éclairs qui illuminent leurs corps, donnant de violents coups de reins lorsqu’elle se met à jouir, triomphale et extatique.

Elle se penche sur lui, laisse son pénis flasque glisser hors d’elle.

— La même chose se produira chaque fois que nous survivrons à une épreuve. Je voulais que tu saches qu’il y a de bonnes raisons pour survivre.

Puis elle s’endort au creux de ses bras, et il pose sa main sur ce ventre étrangement dur, palpant les coutures de la gaine sous-cutanée. Ils ont éteint les chandelles, le vent semble murmurer plutôt que rugir. Il est épuisé, satisfait, comblé, mais une idée l’empêche de dormir : pendant qu’il s’activait à améliorer leur sort, pendant qu’il s’efforçait de paraître rassurant devant les enfants, Mary Ann avait parfaitement jaugé la situation.

Jesse tente d’imaginer sa propre mort, y échoue lamentablement ; mais il sait que la femme qu’il tient dans ses bras a imaginé la sienne, a encaissé le choc et n’a rien laissé paraître de sa terreur. Elle n’est pas seulement plus âgée et plus sage que moi, se dit-il. Elle est trop fantastique, trop merveilleuse pour moi.