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Il décide d’être à la hauteur et se demande s’il en est capable. Lorsqu’il parvient enfin à s’endormir, c’est d’un sommeil profond, empli de rêves dont il ne se souviendra pas. Les cris des Herrera les réveillent en milieu de matinée – eux aussi ont dormi assez tard, ratant la première aurore depuis plusieurs jours. La tempête fait toujours rage, mais le soleil est revenu.

Comparé au premier passage de la couronne, le second apparaît à Naomi comme relativement bénin. Le groupe électrogène de l’abri tombe bientôt en panne, mais il y a dans cette cave de la nourriture, des gens, de l’eau potable et même des toilettes… et surtout, la peur y brille par son absence. Elle arrive même à rattraper un peu de son sommeil en retard.

Ses compagnons d’infortune chantent ou jouent aux devinettes. L’espagnol de Naomi n’est pas parfait, mais elle réussit à participer et a droit à sa part d’applaudissements. Comme il est amusant de chanter en chœur !

La nuit est tombée lorsque le vent se fait plus faible et la pluie plus éparse, mais leur hôte leur suggère d’attendre le jour avant de sortir ; pour l’instant, il n’y a aucun signe de vie au-dehors.

Ils se blottissent donc les uns contre les autres pour trouver chaleur et réconfort. L’ambiance est des plus paisibles, et Naomi résiste au sommeil quelques instants afin d’en profiter.

Elle sait que si elle était aussi propre qu’à son habitude, l’odeur qui règne dans la cave lui semblerait écœurante, non seulement la puanteur des excréments provenant des toilettes mais aussi la senteur âcre des corps mal lavés. Mais cette senteur émane aussi de son corps, et cela lui paraît… eh bien, démocratique.

Elle se demande si de telles pensées ne traduisent pas des tendances racistes, et cette idée suffit à la faire frémir d’inquiétude sur sa couche improvisée – d’autant plus qu’elle sait parfaitement que les gens qui l’entourent sont soucieux de leur hygiène, qu’ils prennent une douche tous les soirs comme elle-même…

Et elle se demande si le fait de s’être informée sur ce point ne trahit pas de sa part des tendances racistes.

Puis elle se rappelle qu’elle s’était juré de ne plus entretenir de telles idées, c’était il y a deux jours à peine, quand elle se croyait sur le point de mourir. Et elle est vivante, elle a retrouvé ses semblables. Le moment est venu pour elle d’entamer une nouvelle vie. Son bonheur est tel qu’elle plonge dans un sommeil sans rêves.

À son réveil, plusieurs personnes sont déjà debout, et il leur faut un certain temps pour se rendre compte que quelque chose a changé : on n’entend plus ni le vent ni la pluie. Elle se lève d’un bond, prête à se porter volontaire pour une tâche quelconque, puis se ravise. Il lui faudra un bon moment avant de guérir de ses habitudes, se dit-elle, mais elle est bien décidée à y parvenir.

Elle va faire sa part de boulot, d’accord, mais elle va cesser de se conduire comme si elle était la personne la plus serviable de la planète.

Et puis la tâche la plus importante du moment consiste à dégager la porte, et on a besoin de muscles pour cela. Heureusement, le groupe comprend plusieurs adultes costauds, qui ont vite fait de comprendre qu’il leur suffit de pousser la porte inclinée pour en faire rouler le ou les objets qui la bloquent.

Pour cela, ils utilisent un madrier en guise de bélier. Personne ne semble très inquiet – il n’est pas très urgent de sortir, après tout, et les secours finiront tôt ou tard par arriver sur les lieux.

Les cinq porteurs de madrier se mettent en position dans l’escalier, puis frappent la porte métallique à coups répétés :

— ¡ Uno, dos, tres ! (Boum !) ¡ Uno, dos, tres ! (Boum !)

On entend glisser les gravats qui bloquent la porte.

Alors que les échos du huitième boum rebondissent sur les murs de la cave, il y a un éclair aveuglant, et les hommes poussent un cri et lâchent le madrier pour se protéger les yeux. L’espace d’un instant de silence, tout le monde se demande ce qui a bien pu se passer ; les esprits se peuplent d’images de villes dévastées, Hiroshima, Nagasaki, Port-au-Prince, Le Caire, Damas, Washington… et s’il y avait eu une guerre atomique ?

— El sol, dit une vieille dame près de Naomi.

Et tous répètent ces mots sans comprendre, comme des fidèles murmurant leurs prières… puis éclatent de rire.

Ils sont restés si longtemps dans les ténèbres que le soleil ne peut que les éblouir. Détournant les yeux de la porte, les hommes récupèrent le madrier, repartent à l’assaut, et au quatrième boum, on entend un grondement pareil à celui du tonnerre lointain, puis le bruit d’un lourd objet qui tombe au-dehors.

L’un des hommes pousse la porte, qui s’ouvre en grand.

Tous les occupants de la cave se voilent la face devant la lumière du jour, mais tous s’avancent lentement vers elle.

Naomi suit le mouvement, les yeux fixés sur ses baskets, se guidant par le toucher plutôt que par la vue. Son pied se pose sur la première marche, puis sur la deuxième.

Il y a une telle diversité de bruits, qui contraste vivement avec le silence de la cave et le vacarme de la tempête, que ses oreilles ont du mal à en faire le tri.

Mais comme elle arrive en haut des marches, elle se rend compte que ses compagnons poussent des cris de détresse. Elle baisse les bras et découvre l’épave.

C’est une petite voiture autonome, et à en juger par les cadavres sur sa banquette arrière, les deux enfants qui l’occupaient ignoraient qu’elle était coupée du système de guidage et ne pouvait fonctionner qu’en mode manuel. Certes, il existe bien un système de secours – un signal radar qui guide le véhicule vers un endroit sûr où ses occupants ne risquent pas d’avoir un accident –, mais peut-être n’a-t-il pas fonctionné, ce qui arrive lorsque la voiture est en mode manuel, ou alors peut-être qu’elle se trouvait dans un endroit sûr avant que la tempête ne l’emporte.

Les enfants n’avaient pas bouclé leur ceinture, et à en juger par l’état de la carrosserie, la voiture a dû faire plusieurs tonneaux. Ce n’est plus qu’une carcasse de métal cabossée et couverte de boue ; impossible d’en distinguer la couleur.

Les enfants ressemblent à des poupées cassées ; en principe, rien n’aurait pu les blesser dans l’habitacle, mais ils ont été secoués comme des souris dans un bocal, et leurs corps sont couverts d’hématomes, leurs vêtements de sang séché. Leurs membres sont complètement désarticulés ; leurs os ont été littéralement réduits en pièces.

Leurs visages sont méconnaissables ; leurs crânes ont été fracassés en plusieurs endroits, leur sang a coulé à profusion sous la peau, et on croirait voir des masques de carnaval, de grotesques faces bleues aux yeux bouffis.

Autour de Naomi, on commence à se demander ce qu’il faut faire. Cette question trouve sa réponse quelques instants plus tard, avec l’apparition de deux policiers sur un tas de gravats.

Ils prient les occupants de l’abri de regagner leurs propriétés et de les surveiller « en évitant d’avoir l’air de pillards », c’est-à-dire en s’abstenant de déménager leurs objets personnels. L’armée est censée arriver sur les lieux le lendemain matin ; les représentants de la policia se contentent de hausser les épaules quand on leur demande ce qui a retardé les militaires, de lever les yeux au ciel quand on se permet d’insister. Les voies de l’armée sont impénétrables, tout le monde le sait.

Les sauveteurs volontaires sont invités à se présenter au Zócalo, ainsi que les personnes qui ont tout perdu.