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Comme Naomi n’avait aucune possession à perdre, elle décide de se rendre au Zócalo, puis s’aperçoit une fois sur place que ceux qui s’y trouvent ne sont pas en majorité des volontaires. Ils sont assis par terre, tantôt hagards, tantôt désespérés, et attendent que l’on prenne soin d’eux. Elle se demande si ça devrait l’inquiéter. Il est difficile de distinguer une personne incapable d’aider qui que ce soit d’une autre qui n’en a tout simplement pas envie.

Elle remarque que le Zócalo est inondé de soleil, que le vent l’a complètement dénudé, qu’on voit de toutes parts des piles de gravats – Tehuantepec ressemble bel et bien aux images des villes ravagées par la guerre –, que les palmiers qui abritaient la petite place sont réduits à l’état de souches hautes de un mètre à peine, qu’une douce chaleur se dégage du sol et qu’elle aurait bien envie de s’allonger pour faire la sieste.

Finalement, elle n’a pas tellement changé ; elle commence déjà à s’ennuyer, et c’est avec un immense soulagement qu’elle voit arriver le premier camion de ramassage des volontaires.

On l’intègre à un groupe exclusivement composé de femmes. Elles ont pour mission d’ausculter les piles de gravats avec des bols ou des casseroles au cas où un survivant y serait enfoui.

Le vent a sculpté ces piles, les transformant en petits pics acérés. À présent que le vent est tombé, elles commencent à s’effriter. En outre, la plupart des débris qui les composent sont loin d’être stables. De sorte que les femmes courent un danger certain en sondant les piles. Elles le comprennent bien vite et décident que la meilleure chose à faire est de tendre l’oreille et d’examiner le plus grand nombre de piles possible sans trop s’en approcher.

Elles en ont éliminé plus d’une douzaine – Tehuantepec se réduit à un panorama de murs mutilés et de dunes de décombres – lorsqu’elles entendent des sanglots. Armées de pelles, de pioches et de démonte-pneus, les femmes se mettent à l’œuvre en silence, craignant déjà le pire – et si elles tombaient sur un homme à l’article de la mort, voire trop commotionné pour avoir conscience de leur présence ? Et si elles retrouvaient un enfant couché sur le cadavre de sa mère ?

C’est bien un cadavre qu’elles trouvent, mais c’est celui d’un vieil homme, à en juger par ses cheveux gris ; vu l’état de son crâne, il n’a pas dû souffrir très longtemps.

Son corps est lourd et mou ; Naomi se rappelle avoir lu quelque part que la rigidité cadavérique finissait par s’estomper au bout d’un temps, à moins que le cadavre n’ait été disloqué par la masse de débris qui pesait sur lui. L’odeur qui s’en dégage reste supportable, mais sa peau se révèle aussi visqueuse que glaciale. Elles doivent se mettre à quatre pour le soulever – il devait peser au moins cent vingt kilos –, et Naomi s’est vu assigner les genoux, ce qui n’est pas le plus facile. Elles le transportent dans l’une des allées séparant les piles de gravats et le glissent dans l’un des sacs à viande fournis par la police de Tehuantepec.

— Est-ce qu’on ne devrait pas dire une prière ? demande l’une des femmes.

— Laisse ça aux prêtres – ils seront ici bien assez tôt, réplique une autre, et toutes rejoignent leur groupe.

En chemin, elles entendent un gémissement – serait-ce un bébé ? Un bébé aurait-il pu survivre à ce cataclysme ? Naomi se rappelle tous les berceaux de fortune qu’elle a pu voir – et si on avait placé un bébé dans une caisse en métal, voire dans un bidet ?…

Les quatre femmes se mettent à courir, impatientes de retrouver un survivant.

— Sous cette poutre en fer ! s’écrie l’une d’elles.

Elles entreprennent de dégager ladite poutre de façon à pouvoir la soulever sans rien renverser. En dépit de leurs efforts, cette tâche semble leur prendre une éternité. Puis elles agrippent la poutre…

Lentement, lentement, elles la soulèvent, la laissent retomber de côté.

Un chat s’enfuit à toute allure. Ses miaulements ressemblent à s’y méprendre à des pleurs de bébé.

Elles entendent des cris à quatre autres reprises. Par deux fois elles sont bloquées par des débris trop lourds pour leurs maigres forces et obligées de faire appel à des hommes mieux outillés qu’elles, attendant leur arrivée pour reprendre leurs recherches. Elles dénichent un cochon dans les débris. Une des piles qu’elles fouillent s’effondre et elles n’entendent plus rien ; elles creusent avec une ardeur renouvelée, mais sans succès.

Elles trouvent tellement de cadavres qu’elles sont obligées de demander des sacs à viande supplémentaires. À la fin du jour, lorsque la chaleur s’infiltre dans le sol, les cadavres commencent à empester sérieusement ; jadis, Naomi avait une compagne de chambrée prétendument végétarienne qui avait oublié une glacière de hamburgers en déménageant, et les cadavres qu’elle dégage ont un peu la même odeur ; dès qu’ils sont exposés à l’air, on ne sent plus que le parfum âcre du sang et la puanteur atroce de la merde. Il lui semble que ce répugnant bouquet imprègne désormais ses cheveux et ses vêtements, mêlé à l’odeur de sa sueur, et elle regrette amèrement de ne pas pouvoir prendre un bon bain.

Lorsqu’elles regagnent le Zócalo au crépuscule, elles constatent que les militaires sont arrivés plus tôt que prévu et qu’ils ont installé des douches et des cuisines de campagne. L’ennui, se dit Naomi, c’est qu’il est impossible de passer toute la nuit sous la douche ; entourée de toutes ces femmes qui se frictionnent, elle a l’impression d’être revenue à la fac.

Quand la nuit tombe, elle est adossée au mur de la cathédrale et dévore ses rations militaires. Comme nombre de survivants, c’est son deuxième ou troisième rabiot – l’armée est peut-être arrivée un peu tard, mais elle n’a pas débarqué les mains vides. À moins que les officiers n’aient grandement sous-estimé les pertes en vies humaines.

Un écran géant diffuse des messages en espagnol, qu’un homme lit à haute voix afin que tous sachent que Clem 2 est arrivé dans la mer des Antilles, où il ravage les îles et engendre un nouvel ouragan toutes les deux ou trois heures.

Elle pense à Di, le frère de Jesse, et se demande si le pauvre aura une chance de voir ses enfants cette semaine. Puis elle pense à tous les enfants morts qu’elle a vus aujourd’hui, à la centaine d’enfants perdus dont les parents sont probablement morts et qu’on a rassemblés dans une grande tente, de l’autre côté du Zócalo, où un vieux sergent à la voix douce leur pose sans se lasser les mêmes questions.

À sa grande honte, elle se met à pleurer, et lorsque la femme assise à ses côtés lui passe un bras autour des épaules, elle se blottit contre elle et éclate en sanglots. Plus tard, quand elle se glisse entre les couvertures, elle a le nez qui coule et se sent misérable.

Durant toute la nuit, elle rêve à Tehuantepec telle qu’elle était avant le cataclysme, ses rues poussiéreuses et ses maisons proprettes, la douce voix des gens et la chaleur des couleurs sur fond de ciel nocturne… mais la ville où elle erre en rêve est déserte et devant chaque porte pousse un bouquet de croix blanches. Elle voudrait appeler quelqu’un, faire sortir un être vivant de sa maison, mais bien qu’elle ait vécu plusieurs mois dans cette ville et la connaisse comme sa poche, le seul nom qui lui vient à l’esprit est celui de sa mère.

Le rêve s’estompe peu de temps avant l’aube, et elle plonge dans un miséricordieux oubli juste avant d’être réveillée par des soldats, qui distribuent un desayuno composé de saucisses, de jus de fruits et de café. Quoique végétarienne, elle salive en humant l’odeur de la viande. Ce petit déjeuner est un véritable festin, et bien qu’elle ait dîné de bon appétit la veille, il ne suffit pas à assouvir sa faim. Peut-être avait-elle raison, peut-être que la volonté de vivre est quelque chose de puissant… et peut-être ignorait-elle jusqu’ici comment elle se manifestait.