Deux choix se présentent à elle : passer les deux jours qui viennent à aider les équipes de secours, ce qui lui donnera droit à une place dans l’un des camions qui regagneront Oaxaca, ou se joindre aux réfugiés qui vont parcourir à pied les trente-cinq kilomètres les séparant d’Ixtepec, où les attend une zipline prétendument en état de marche.
Mais qui est le plus fiable, l’armée qui dispose effectivement de camions ou la compagnie nationale qui gère la zipline ? Elle décide de s’en aller, en partie parce que l’armée a déjà trahi sa parole et qu’elle veut voir si les Lineas Rápidas Mejicanas vont en faire autant, mais surtout parce que, étant résolue à laisser la bride sur le cou à son égoïsme, elle ne se sent plus obligée de continuer à déterrer des cadavres. Une fois revenue à Oaxaca, peut-être qu’elle appellera son père pour lui dire que tout va bien ; contrairement à sa mère, il s’abstiendra probablement de lui faire le discours habituel, à savoir que sa petite personne n’est pas plus importante qu’une autre, que le sort de la Terre doit passer avant tout.
Ayant pris sa décision, elle se joint à un groupe qui se met déjà en route. En haut de la première colline, il y avait une superbe vue de la ville – quand elle arrivait en bus à six heures du matin, elle adorait découvrir la ville inondée de soleil sur fond de ciel outremer. Elle se retourne et découvre un paysage de désolation.
Tehuantepec n’a pas été balayée comme les villes de Hawaii. Celles-ci ont subi une marée de tempête, et le Mexique est un pays de montagnes… mais il existe aussi des villes côtières, et mieux vaut ne pas penser à elles pour le moment.
La cathédrale est toujours debout, ainsi que six ou sept bâtiments… et c’est tout. Tehuantepec n’est plus qu’un champ de ruines. Une autre ville naîtra en ce lieu, se dit-elle – après tout, c’est un nœud de communication routière –, mais elle n’aura de Tehuantepec que le nom.
La chaleur se fait déjà sentir, mais il lui sera moins pénible de marcher que de déterrer des cadavres. Elle rattrape son groupe au pas de course.
Quand vient midi, elle est épuisée ; ses compagnons lui imposent un rythme trop rapide, mais elle ne veut pas se plaindre car ils n’ont guère de sympathie pour elle. Son groupe semble composé d’étudiants venus de Ciudad de Mexico et de l’université de Juávez ; on pourrait croire que les étudiants sont de purs internationalistes, en particulier à une époque où l’avion et la zipline ont rendu la planète accessible à tous, où le net et la XV ont rapproché les esprits, mais les étudiants sont en fait les compagnons de voyage les plus politisés et les moins civilisés qui soient, car ils n’ont pas encore acquis les notions les plus élémentaires de politesse et de solidarité.
Sur les huit qui l’accompagnent, quatre semblent convaincus que les yanquis sont responsables de la venue du cyclone, et chacun d’eux tient à lui expliquer le comment et le pourquoi. Dans le temps, elle aurait acquiescé à leurs propos, débutant chacune de ses phrases par « Es verdad », les assurant de sa sympathie pleine et entière puis entreprenant de corriger leur analyse et leurs valeurs. À présent, elle n’en a plus rien à foutre.
Et comme elle ne prend plus la peine de construire mentalement ses arguments, elle prête davantage d’attention à ce qu’on lui dit et à ce qui l’entoure. Les propos de ses compagnons sont peut-être intéressants dans l’absolu, mais concrètement ils sont plutôt chiants. Ils semblent prendre du plaisir à l’insulter. Elle ne peut s’empêcher de remarquer que, tout en se lançant dans une vigoureuse dénonciation de l’imperialismo, ils ne cessent de reluquer ses seins sous son chemisier, et, alors que deux jours plus tôt elle aurait tenté d’utiliser ce fait pour bâtir une analyse censée démontrer que l’unité des opprimés est nécessaire, elle a désormais l’impression que ces types la harcèlent uniquement parce qu’elle est une femme et qu’ils se foutent complètement de l’imperialismo. Ils n’ont que deux choses en tête : retourner à Oaxaca et reluquer les nichons de la gringa.
Plus une troisième : la punir parce qu’elle n’est qu’une puta et parce qu’elle n’est pas disponible. En outre, si ce pays ne manque pas de véritables victimes de l’imperialismo, se dit-elle – elle les a longuement côtoyées –, ces crétins ne doivent leur statut social qu’à leur rôle privilégié d’intermédiaires entre la structure capitaliste eurocentrique et la classe paysanne. Si la civilisation industrielle venait à disparaître, ils ne vaudraient pas plus qu’un pet de lapin, pour reprendre une expression de Jesse qu’elle a fini par apprécier.
C’est la première fois qu’elle remarque que le débat politique engendre la colère, que cette colère s’explique par des motifs personnels et qu’elle insulte souvent la sensibilité d’autrui. La sienne, par exemple.
La route qu’ils suivent est complètement déserte, en dépit des pillards et des violeurs censés l’écumer à en croire l’armée, ça fait plusieurs heures qu’ils n’ont vu personne, elle commence à avoir mal aux jambes et son souffle est de plus en plus court. Même en ralentissant l’allure afin de l’accommoder, ces crétins arriveraient sûrement à Ixtepec avant la nuit.
Naomi déglutit. C’est le moment de vérité. Elle va être obligée d’agir dans son seul intérêt ; aucun de ses compagnons ne semble fatigué et elle ne peut prendre la défense de personne. Elle arrête sa décision, mais celle-ci est si nouvelle qu’elle hésite encore pendant un bon kilomètre, puis elle se rappelle ce que Jesse lui a dit un jour : la première fois qu’il a eu un orgasme avec une femme, il a dû s’imaginer qu’il était en train de se branler. Elle décide donc de faire comme si elle défendait un tiers. Comme si Naomi était une autre, une femme harcelée par ces hommes…
Elle leur fait part de sa décision. Ils ne tentent même pas de la persuader de rester avec eux ; ils accélèrent l’allure et, en moins de quelques minutes, ils ont disparu derrière une colline pendant qu’elle continue sa route à un pas plus mesuré.
Ce qui lui donne le temps de remarquer qu’il fait très chaud mais que cela n’a rien d’extraordinaire en cette saison ; au moins le soleil brille-t-il. La forêt qui recouvrait naguère les collines a été ravagée, on y voit de toutes parts de larges cicatrices laissées par les coulées de boue, les glissements de terrain et les avalanches, et les arbres isolés ont été complètement effeuillés, si bien qu’on ne distingue que de rares taches vertes au sein d’un magma bourbeux.
Cette région était naguère le site d’exploitations agricoles, bâties dans les zones où le terrain était relativement plat ; bien des années s’écouleront avant que les fermiers ne puissent y faire pousser quelque chose. S’il reste encore des fermiers.
Elle a parcouru quatre kilomètres à son rythme, ôtant son chemisier pour se passer de l’écran total sur la peau, lorsqu’elle entend une voiture derrière elle. Le système de guidage est hors service pour un bon moment, de sorte qu’elle a affaire à un véhicule piloté en mode manuel, sans doute une jeep de l’armée.
Le tee-shirt qu’elle portait sous son chemisier est minuscule et lui laisse les épaules dénudées ; elle se demande si elle ne devrait pas se couvrir, mais cela lui semble ridicule.
La voiture qui apparaît n’est ni une jeep, ni une limousine, ni un véhicule de secours. Jamais elle ne se serait attendue à voir ça : une GM Luxrover flambant neuve, rutilante, une de ces conduites intérieures de luxe tant prisées des corporados les plus impérialistes et des célébrités du milieu politique et financier. Elle est pourvue de plaques internationales, qui la désignent comme un véhicule américain ayant visité bien des pays, et de vitres teintées, qui empêchent Naomi de voir son ou ses occupants. Elle fonce à toute allure, puis ralentit au niveau de Naomi et se range sur le bas-côté.