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Elle se dirige vers la voiture, ne voyant pas ce qu’elle pourrait faire d’autre. Il y a de grandes chances pour que son conducteur soit un touriste, sans doute de sexe masculin, prêt à la prendre en stop ; rien n’est moins sûr, cependant, et elle a un peu peur, mais elle préfère courir un risque plutôt que de faire de la peine à un bon Samaritain. En outre, un habitacle climatisé et un siège confortable lui paraissent irrésistibles, d’autant plus qu’elle commence à avoir mal aux pieds et qu’elle aura sûrement des ampoules avant d’arriver à Ixtepec.

Et puis merde, elle a survécu à Clem 2, elle est de taille à affronter un maniaque sexuel.

La porte de la Luxrover s’ouvre et son conducteur en descend. Il est âgé d’une trentaine d’années et vêtu d’un impeccable costume d’été, du genre de ceux que fabriquent les petits studios cadcam d’Oaxaca, sauf que… oui, décide-t-elle en s’approchant, c’est bien de la soie. Et le chrysanthème piqué à son revers est très certainement naturel. S’il arbore ainsi une fleur jaune, ce n’est pas un Mexicain et ça ne fait pas longtemps qu’il est ici…

Il porte aussi de grosses lunettes noires. Ses cheveux blonds sont coupés court, son nez est plutôt petit et son cou est aussi maigre que le reste de son corps. Bref, il évoque irrésistiblement un insecte géant.

— Salut, vous voulez que je vous emmène quelque part ? demande-t-il en anglais.

Sa voix joviale a le genre d’accent un peu geignard qu’elle associe aux vendeurs ratés.

— Vous êtes américain, réplique-t-elle.

Elle le sait déjà, mais cette remarque va lui permettre de gagner du temps.

— Je parie que vous vous demandez ce que je fiche ici.

— Sans déc’.

Elle était toujours irritée quand Jesse lui lançait ces mots, et elle est résolue à agacer ce type afin qu’il ne profite pas de la situation pour virer au romantique.

— Eh bien, je me baladais, je visitais le pays tout en bossant sur le net. À présent, il n’y a plus de net, plus de transpondeurs, alors je retourne vite fait aux USA. Quand je vous ai vue, je me suis dit que ce serait sympa de prendre en stop une fille aussi mignonne que vous. Comme vous n’êtes pas habillée comme une Mexicaine…

— Qu’est-ce que vous reprochez aux Mexicaines ?

Ce type vient de descendre dans son estime.

— Rien, à part qu’elles parlent rarement l’anglais.

— Vous ne parlez pas l’espagnol ?

— Non. Je vais d’une station touristique à l’autre et c’est à peine si je sors de ma voiture ; quand les transpondeurs sont en état de marche, elle me conduit d’un endroit à un autre et il me suffit de regarder par la fenêtre pour jouir du paysage.

Elle a bien envie d’émettre un jugement sur son état d’esprit, puis elle se rappelle qu’elle n’a pas vu grand-chose du Mexique, hormis des villages et des barrios. Apparemment, il existe diverses façons d’avoir l’esprit étroit. Et puis elle s’est suffisamment rapprochée de la voiture pour sentir la fraîcheur de sa climatisation.

— Je suppose que vous êtes ici dans un but humanitaire ou quelque chose comme ça, ajoute-t-il.

— Quelque chose comme ça.

— C’est pas mon truc. Mais si vous avez envie de m’en parler, je suis prêt à vous écouter ; j’ai fait le tour de mon audiothèque et je ne peux pas me brancher sur la XV pendant que je conduis.

Elle décide de passer à la flatterie ; elle a en partie mis les choses au point, et ce type est bien ce qu’il semble être : un businessman gringo qui apprécie les paysages mexicains, les plages mexicaines, mais pas le Mexique. Elle arrivera sans peine à le supporter jusqu’à Oaxaca… voire jusqu’aux USA, se dit-elle soudain. Voilà une bonne idée.

— Il n’y a pas grand-chose à raconter, lui dit-elle. Vous m’avez cernée du premier coup d’œil, j’en ai peur. Vous savez vraiment conduire ce truc ? On m’a fait passer un examen de conduite manuelle au lycée, mais je n’ai jamais eu l’occasion de pratiquer depuis. Vous devez avoir des réflexes de pilote d’essai.

Il se fend d’un petit sourire ; comme ses yeux sont cachés par les verres fumés, elle ne saurait dire si son sourire exprime la fatuité ou le cynisme, mais elle décide d’opter pour la première hypothèse.

— Nos grands-parents ne connaissaient que le mode manuel, vous savez.

Elle se retient de lui dire que ses grands-parents faisaient partie des premiers Profonds et ont cessé de conduire à l’âge de trente ans, tout comme ils ont cessé de manger de la viande et de porter du cuir.

— Oui, ce serait sympa si vous m’embarquiez. Je vais à Ixtepec pour y prendre la zipline jusqu’à Oaxaca.

— Oaxaca est ma prochaine étape, et ensuite je me rends à Nogales via Mexico City. Si vous avez suivi les infos, vous savez qu’on conseille aux gens d’aller dans les montagnes, et j’ai un chalet près de Green River, dans l’Utah. Vous pouvez m’accompagner aussi longtemps que ça vous chante, du moins si nous arrivons à nous supporter mutuellement. Si on est encore ensemble à Oaxaca, on pourra y faire une halte pour récupérer vos affaires.

Elle se demande effectivement si elle pourra le supporter longtemps, mais elle répond :

— Mes affaires tiennent dans deux valises et mes parents habitent à Grand Junction. Je serais enchantée d’être votre passagère.

Puis, tel un galant homme dans un vieux film, il fait le tour de sa voiture et lui ouvre la porte en s’inclinant. Elle se laisse aller à lui sourire… en fait, elle est prête à fondre quand elle pense à la climatisation et au frigo bien rempli dont est sans doute équipée cette voiture. Dans d’autres circonstances, elle aurait honte de sa conduite.

Quelques minutes plus tard, ils dépassent le groupe d’étudiants mexicains.

— Je connais mal le pays et j’ai peur de faire une gaffe, dit son chauffeur. Pensez-vous que nous devrions les prendre en stop ?

— Surtout pas. Ils ont de sales têtes.

La voiture accélère, et Naomi ne peut s’empêcher de regretter que ses ex-compagnons de marche ne puissent pas la reconnaître derrière les vitres fumées.

— Je m’appelle Naomi, dit-elle.

— Et moi Éric. Il y a du jus d’orange dans le frigo, servez-vous donc – vous devez avoir soif et je parie que vous êtes trop polie pour le dire.

Alors qu’elle déguste sa boisson merveilleusement fraîche – et pense à ces crétins d’étudiants marchant sous un soleil de plomb –, elle déclare :

— Vous savez vous y prendre avec les dames, Éric. Vous êtes sûr que vous n’avez pas un bazooka planqué dans le coffre ?

Il se fend d’un sourire.

— L’argent est l’arme la plus efficace, c’est ce que je dis toujours.

Harris Diem aimerait parfois que la porte de sa cave s’ouvre sur un mur de ciment plutôt que sur une volée de marches. En fait, il vaudrait mieux qu’elle disparaisse, purement et simplement. Si cela venait à se produire, il aurait l’une des deux réactions suivantes : soit il pousserait un soupir de soulagement, soit il entendrait monter dans son crâne un cri perçant, un bourdonnement qui lui tarauderait l’esprit. La seconde hypothèse est sans doute la bonne, et il se retrouverait dans la même position que maintenant, prêt à faire des bêtises.