Enfin, la douche. L’eau chaude coule en abondance, le gel a une odeur merveilleuse ; il manque pleurer de contentement…
Mais cette nuit-là, comme cela ne se produit que rarement, en général après les séances les plus intenses, son esprit le tourmente. Pendant qu’il se frictionne le cuir chevelu, il repense au commencement, à l’époque où circulaient les premières bandes porno « en parallèle » ; Brittany Hardshaw était alors procureur, puis on l’avait élue Attorney General de l’Idaho.
Bon Dieu, qui a bien pu avoir cette idée ? Avec le recul, ça paraît évident… mais qui a pu imaginer ce concept ? Si les violeurs jouissent de leurs actes, c’est parce qu’ils ont conscience de ce qu’éprouvent leurs victimes – une des raisons pour lesquelles les enfants ayant subi des sévices en font subir à autrui une fois adultes –, de sorte que les amateurs de porno-violence sont encore plus excités lorsqu’ils peuvent se brancher simultanément sur le bourreau et sa victime.
C’est un génie des affaires qui a eu cette idée.
D’un autre côté, que dire de la configuration cérébrale des hommes comme… eh bien, comme lui-même, comme Harris Diem ? Il se frictionne le dos à coups de brosse, faisant virer sa peau à l’écarlate. Il ne se sent toujours pas propre, et il est si fatigué…
Tout a commencé parce qu’il était curieux, et qu’il lui était facile de copier les bandes confisquées. Avant cela, Diem s’était cru dépourvu de toute pulsion sexuelle – à la fac, il n’avait rien retiré de ses expériences, d’abord avec deux femmes puis avec un jeune garçon. Il préférait rester chez lui et se masturber, et avant de découvrir les expériences en parallèle, il n’entretenait aucun fantasme particulier… du moins consciemment…
Et voilà. Sans doute aurait-il dû consulter un analyste. Certains traitements sont paraît-il encourageants. Mais il lui aurait fallu confesser certaines choses, notamment que quelques-unes de ses expériences lui avaient été fournies par des violeurs…
Le pays aurait pu plus mal tomber, se dit-il. Brittany Lynn Hardshaw est l’un des dirigeants les plus efficaces de ces cinquante dernières années, et il n’est pas le seul à entretenir cette opinion : pour bien faire son boulot, il a dû apprendre à jauger les êtres humains à l’aune de leurs actes. Et même s’il venait à se méfier de son propre jugement, son opinion est partagée par les plus éminents des historiens et des politologues, y compris ceux du camp adverse.
Et nombre de gens savent que Hardshaw doit en partie sa réussite à son éminence grise…
Il s’assied dans sa douche et énumère ses réussites. Que ce soit de façon directe ou indirecte, il a procuré un logement à trois millions de SDF, un emploi à treize millions de chômeurs, un jugement équitable à deux ou trois millions de justiciables…
Durant son unique mandat au Congrès, il a fait voter la loi Diem, grâce à laquelle un millier de personnes ont été exécutées pour avoir produit des bandes semblables à celles de sa collection. Il a même veillé à ce que certains de ses fournisseurs soient identifiés par la police… souhaitait-il être capturé ? Ou bien n’en voulait-il qu’à ses frères en perversion ?
Il a toujours mal ; ses éjaculations à répétition, la pression du vagin artificiel sur son pénis, celle du gode dans son cul, tout cela lui donne la nausée. Il rampe jusqu’aux toilettes et vomit à plusieurs reprises, se retrouve sur le carreau, brisé, anéanti, tremblant de tous ses membres, la tête dans un étau.
Plus la séance est intense, plus la réaction est pénible. Le bourdonnement a disparu de son crâne, pour plusieurs semaines au moins, voire plusieurs mois. Mais il a été remplacé par autre chose.
Quelque chose qui refuse de partir ; il retourne sous la douche, lave son corps de ses vomissures, se sèche en hâte, enfile son peignoir. En temps normal, la douche lui fait l’effet d’un baptême, le purifie en dépit de sa souffrance ; mais il arrive que ça se passe mal.
Impossible de chasser cette idée de sa tête. Il remonte les marches, remet le fil ultramince en place, mémorise sa position pour la prochaine fois…
La prochaine fois. Mon Dieu. DC risque d’être emporté par un raz de marée, Diem sera l’un des derniers membres du gouvernement à évacuer la Maison-Blanche, il risque d’être tué comme ces malheureux Hawaiiens… mais ça n’a aucune importance : il doit s’assurer que sa forteresse restera inexpugnable. Personne ne doit savoir…
Il se force à détailler le fil, à évaluer l’angle qu’il fait avec l’horizontale. Si un intrus le casse, jamais il ne parviendra à le remettre dans la même position, et il sera averti de son passage…
Puis il sent ses jambes se dérober. Il sent monter un cri des profondeurs de son esprit. Il fait demi-tour, referme la porte, la verrouille, monte en courant l’escalier interdit aux domestiques, se retrouve dans sa chambre. Le peignoir s’envole pour atterrir sur son bureau, où se trouvent les trois livres dont il avait entamé la lecture avant que les choses ne se gâtent.
Il se blottit entre les couvertures du grand lit, enfouit sa tête dans l’oreiller, prenant soin cependant d’ordonner à l’ordinateur domestique d’éteindre les lumières.
Voici ce qui le tourmente.
À l’exception des trois bandes « spéciales » dont il a fait l’expérience ce soir, toutes les pièces de sa collection sont des copies de bandes confisquées à des producteurs de porno clandestin. Lui-même a fait condamner certains de ceux-ci.
Quant à ces trois bandes, c’est lui-même qui les a fait produire.
Chacune d’elles lui a coûté quatre fois le prix de sa voiture.
Et voici ce qu’il entend avant de s’endormir : sa propre voix, sa voix de procureur, qui s’adresse à lui-même comme s’il était aussi sur le banc des accusés.
Mr. Diem, vous n’ignorez sûrement pas que ces bandes sont le produit d’une extraction mémorielle effectuée de force après un viol, par une personne qui a procédé ensuite à l’exécution de la victime.
C’est vous qui avez commandé ces bandes, Mr. Diem. En tant que commanditaire de ces crimes, vous en êtes également le coupable. Et vu le prix que vous avez payé, Mr. Diem, vous ne pouviez ignorer la nature de ces bandes. Celles-ci ont été produites à votre seule intention. Et le sort qui a été infligé à ces trois très jeunes filles est celui que vous avez conçu expressément pour elles.
Et si vous ne me croyez pas, Mr. Diem, rappelez-vous que votre dernier orgasme, le plus intense, celui qui vous était indispensable, n’a pas été déclenché par les horribles tortures qui ont été infligées à Kimbie Dee, à Micheline et à DeLana… ni même par leur mort atroce aux mains des monstres que vous avez payés… non, Mr. Diem. Ce n’est pas cela qui vous fait jouir.
Ce qui vous fait jouir, c’est de savoir que ça s’est vraiment passé, n’est-ce pas ?
Les ténèbres l’engloutissent. Il se réveille fort tard le lendemain. Quand il se lève, il est dix heures du matin, le ciel est d’un gris sinistre, et son courrier contient un message du président Hardshaw le priant de prendre une journée de congé pour se remettre de sa fatigue.
Berlina Jameson regrette parfois son manque d’expérience. Si le monde tournait comme il le doit, elle aurait passé plusieurs années à couvrir des réunions de conseils scolaires et des accidents de la circulation avant de conquérir la célébrité, et elle aurait appris à circonvenir les spécialistes de la langue de bois. Dans le cas présent, elle est obligée d’improviser.
Glinda Gray est une employée de GateTech aux responsabilités plutôt floues – soit c’est une potiche, soit elle occupe un poste haut placé, impossible de le déterminer –, et Berlina est sûre qu’elle ne lui dit pas toute la vérité. Si elle avait dix ans de métier, elle serait sûrement capable de déduire ce que l’autre lui cache. Malheureusement, non seulement elle en est incapable, mais en outre elle ne comprend rien aux sous-entendus par lesquels Ms. Gray semble vouloir l’orienter sur une piste.