Voyons, que feraient Edward R. Murrow ou Morley Safer dans un cas pareil ? se demande Berlina. Elle roule en direction du golfe du Mexique dans le but de filmer le paysage avant et après le cataclysme. Mais ce n’est pas ce qui la préoccupe pour le moment ; confortablement allongée sur la banquette arrière, elle compose une image de studio TV où figurent son interlocutrice et elle-même, prenant bien soin de ne pas superposer son bras aux plantes vertes. De toute évidence, Glinda Gray est aussi à l’aise qu’elle-même dans un environnement virtuel.
Dans le doute, essayons la vérité.
— Vos informations sont des plus convaincantes, déclare Berlina Jameson. L’USSF et la NASA sont en train de piller les parties japonaise et européenne de la Base lunaire, et comme la NSA les a aidés à décrypter les codes de sécurité, ils ont également accès à toutes sortes d’équipements privés. Je vais très certainement tirer parti de ces données, mais vous avez omis de répondre à deux de mes questions. Premièrement, pourquoi avez-vous choisi Reniflements plutôt que Scuttlebytes ? Deuxièmement, quel est l’intérêt de GateTech dans cette histoire ?
Glinda Gray écarte de son front une mèche de cheveux blond cendré, et Jameson ne peut s’empêcher d’envier son aisance, comme si elle avait joué son propre rôle pendant des années.
— Eh bien, nous pensions que Reniflements serait intéressé pour deux raisons bien précises, et vous pouvez me citer sur ce point. Premièrement, Scuttlebytes fait preuve d’une attitude… disons, adolescente… envers le capitalisme et le monde des affaires – il leur est hostile uniquement parce qu’il s’agit d’un milieu à la fois riche, puissant et relativement conservateur. En outre, nous savons pourquoi le gouvernement fédéral et l’ONU se sont lancés dans cette entreprise. C’est parce que la majorité des gouvernements de la planète ont négligé de tenir compte des conditions météorologiques extrêmes dans la conception et la construction des sites de lancement ; prenez notre pays, par exemple ; le premier site a été établi à Cap Canaveral, dans une région où sévissent les ouragans, puis nous sommes allés à Kingman Reef, dans une partie du globe où les terres émergées sont aussi rares que les tempêtes sont fréquentes. Les autres pays n’ont guère fait mieux.
» Que peuvent-ils faire lorsque vient à se produire une catastrophe que tout le monde aurait pu prévoir ? De deux choses l’une : soit ils utilisent un site bâti par une entreprise privée en prévision d’un tel cas de figure, soit ils optent pour la solution qu’ils semblent avoir choisie : ils réquisitionnent une propriété privée sans offrir la moindre compensation, violent la souveraineté nationale, bref, commettent des actes que nous qualifierions de piraterie ou de vol qualifié, tout cela pour éviter que l’entreprise privée ne résolve leur problème. Ce gouvernement se caractérise par une violente hostilité envers le monde des affaires, Ms. Jameson, et vous en observez à présent les conséquences. Franchement, nous commençons à en avoir assez ; tout ce que nous désirons, c’est une chance d’être compétitifs, et la situation présente est de celles où les règles du jeu sont unilatéralement altérées par l’un des joueurs.
Voilà un discours bourré de citations, se dit Berlina pour se consoler, et elle aura tout le temps d’y regarder de plus près par la suite. Elle regrette un peu de ne pas s’être fait implanter une fiche lui permettant d’explorer les bases de données, mais c’est là une activité qui lui coûterait trop de temps et trop d’argent.
Elle reste encore deux minutes en ligne avec Glinda Gray, mais sans en retirer grand-chose. Elles échangent quelques mots en privé, comme le veut la tradition ; Berlina apprend que John Klieg lui-même est un fan de Reniflements, et Gray lui annonce cela d’un air un peu gêné, comme si elle était censée ignorer ce détail.
Tiens, tiens, peut-être y a-t-il du vrai dans les rumeurs prétendant qu’elle a des relations intimes avec son patron… ce qui n’a pas grand intérêt, d’ailleurs. Qu’un sénateur se tape sa secrétaire, c’est de l’info, mais le monde des affaires se contrefiche de la vie privée de ses représentants les plus illustres. Décidément, Berlina se demande si elle comprendra un jour cet étrange univers.
Mais l’une des règles essentielles de son métier est la suivante : quand on ne comprend pas tout, il faut creuser la question. Vers qui se tourner ? Durant les semaines précédentes, elle a conversé à plusieurs reprises avec Harris Diem, mais elle n’a aucune raison de le contacter pour l’instant.
Di Callare en sait peut-être moins qu’elle sur le monde des affaires, mais il a toujours quelque chose à lui apprendre et il est facile d’accès.
Il se met dans une colère noire ; Berlina met quelque temps à comprendre la situation qu’il lui décrit : en deux mots, Klieg profite de la situation.
— Jetez un coup d’œil à ses permis de construire, à ses autorisations, à la date de son installation en Sibérie… il a parié sur le cataclysme et a contacté des magouilleurs pour s’acheter un lopin de terre au bon endroit…
Elle en prend note mentalement. Quelle est la chronologie des événements ? Klieg savait-il qu’un phénomène tel que Clem risquait de se produire ? C’est une chose que d’être un bâtisseur de route sachant anticiper, se dit-elle, c’en est une autre que d’imposer un péage à une foule de réfugiés… en outre, il serait intéressant d’explorer les liens entre Klieg et le gouvernement de la Sibérie, cet État mis au ban de la planète.
Elle remercie Di, s’assure qu’il a maintenu l’estime qu’il lui portait, puis coupe la communication. Il ne lui a pas fourni matière à citation, mais au moins a-t-elle une idée de ce que pourraient lui dire Diem ou Hardshaw si elle les interviewait.
Elle a l’impression que Klieg et sa clique cherchent à la manipuler. Mais que veulent-ils faire savoir aux médias ? Elle n’en aura aucune idée si elle garde leurs informations pour elle…
Elle a trouvé. Elle effectue les préparatifs nécessaires, puis transmet un message à Glinda Gray, l’informant que ses révélations feront la une de la prochaine édition de Reniflements. Puis elle enregistre un message bien plus long à l’intention de Harris Diem.
Elle sait qu’elle ne s’est pas trompée lorsqu’il la rappelle le soir même.
Jesse et Mary Ann font partie de la même équipe de sauveteurs ; la situation de Tapachula est différente de celle de Tehuantepec : la ville est suffisamment éloignée de la côte pour n’avoir subi que l’équivalent d’un banal ouragan et, bien que l’armée ait failli à sa tâche, les habitants de Puerto Madero ont réussi à fuir avant la marée de tempête. Comme leur cité a été rayée de la carte, ils sont venus grossir les rangs des sans-abri de Tapachula, où nombre d’immeubles sont prêts à les accueillir. Même les bidonvilles des faubourgs ont bien tenu le coup, et on a installé des dortoirs de fortune dans les bâtiments administratifs – lesdits dortoirs étant parfois d’un luxe auquel les réfugiés sont peu habitués.
Certes, il y a beaucoup à faire, mais les pertes se chiffrent ici par douzaines plutôt que par centaines, et les volontaires ne manquent pas pour explorer les décombres. Mary Ann est sur place lorsque deux enfants sales et terrifiés sont délivrés des ruines d’une maison et tombent dans les bras de leur mère bouleversée.