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Si elle était en train de bosser, se dit-elle avec un peu d’amertume, elle aurait poussé ses émotions au maximum afin que les branchés comprennent bien son bonheur.

C’est une rude journée pour elle, d’autant plus rude que, profitant de l’absence de son propriétaire, elle a transformé sa maison en refuge, de sorte que les indispensables Herrera ont été rejoints par une vingtaine de personnes. Cela entraîne un surcroît de travail, mais la señora Herrera a effectué un tri parmi les postulants, n’acceptant que ceux qui étaient disposés à mettre la main à la pâte. La maison est plus propre et mieux rangée que jamais.

Jesse et Mary Ann ne disposent plus que d’une chambre avec salle de bains, mais cela ne les dérange pas ; c’est un peu comme s’ils avaient loué la plus belle suite d’un hôtel.

Ce soir-là, Jesse s’affaire sur le terminal ; les liaisons ont été rétablies avec l’extérieur, notamment le reste du Mexique, bien qu’un relais satellite soit nécessaire pour communiquer entre le nord et le sud du pays – Clémentine n’a épargné que quelques câbles fibrop bien enfouis, et tout se passe comme si le Mexique était composé de deux nations séparées par l’isthme de Tehuantepec.

En dépit de ses sentiments pour le moins ambigus, il décide de tenter de contacter Naomi. Il rédige un bref message qu’il intègre à un traceur réglé sur son adresse électronique – un petit programme qui attendra dans le net qu’elle daigne bien se brancher.

Tant qu’il y est, il rédige aussi un traceur de recherche ; il s’agit d’un programme qui réagira dès que l’identifiant de Naomi sera mentionné quelque part. Il lui ordonne de fouiller les serveurs et les processeurs des États d’Oaxaca et de Chiapas. De cette façon… cette idée le fait quand même frémir… de cette façon, si elle se trouve dans un hôpital, ou dans un autocar de réfugiés, son traceur la retrouvera instantanément.

Comme tous les survivants, il a reçu l’autorisation de contacter ses parents par téléphone, et il n’en a pas encore profité. Sans doute devrait-il appeler son père, mais mieux vaut d’abord téléphoner à Di – il transmettra –, avec qui il s’entend nettement mieux.

À sa grande surprise, Di apparaît tout de suite sur l’écran.

— Jesse ! Ça fait deux jours que j’essaie d’avoir des nouvelles du Mexique ! Que se passe-t-il ? Est-ce que ça va ? Tu as besoin d’un peu d’argent, d’un laissez-passer, tu as besoin de quelque chose ?

— Tout va bien, Di. J’ai une petite amie friquée, et sa maison est une véritable forteresse. On s’en est bien tirés et il n’y a pas eu trop de dégâts. Le téléphone n’a été rétabli qu’il y a deux ou trois heures. Ma piaule a été sacrément abîmée, mais je n’ai rien eu et j’avais déjà déménagé mes affaires. Je voulais seulement te dire que j’allais bien.

— Tu n’imagines pas à quel point je suis soulagé !

Jesse examine l’image de son frère et lui dit :

— Tu as l’air fatigué, Di. Tu n’as pas le droit de faire une pause de temps en temps ?

— Si, mais je ne le prends pas. Tu as eu le temps de regarder les infos ?

— Je sais que Salina Cruz a été rayée de la carte et que la plupart des villes côtières ont subi de plein fouet la marée de tempête. Et que le pays est pratiquement coupé en deux au niveau de l’isthme.

— C’est à peu près ça, acquiesce Di. La nouvelle n’a pas encore été rendue publique, mais le gouvernement mexicain a pris la décision que notre Président aurait déjà dû prendre. Ils ont déclaré que cette situation devait être considérée comme permanente : étant donné que Clem ne cesse de faire des petits et que, d’après nos prévisions, le même phénomène va se répéter tous les étés durant six ans, ils vont organiser une migration de masse vers les régions les plus sûres et profiter des précipitations pour semer du blé dans le désert. Si tu as l’occasion de te tirer, dépêche-toi d’en profiter – sinon, tu risques d’être coincé pendant un mois dans une colonne de réfugiés en marche vers les collines.

— La forêt du Chiapas ne souffrira sans doute pas, sauf si le cyclone la frappe de plein fouet, répond Jesse.

Bizarre – un mois plus tôt, l’idée de ne plus retourner à l’U d’Az l’aurait plongé dans l’hystérie, mais cela ne le trouble plus aujourd’hui.

— Il pleut beaucoup ici, reprend-il. Mais… des bébés Clem…

— Plein de bébés. Clem en a déjà eu deux, et pendant qu’il continue sa route vers l’ouest, il y en a un qui le suit et l’autre qui file un peu plus au nord ; Clem 2 – ou « Clémentine », comme dit Berlina Jameson – sème un tel foutoir dans le golfe du Mexique que nous ne sommes pas sûrs du nombre exact d’ouragans qu’il a créés – il compte quatre jets d’écoulement et chacun d’eux engendre des yeux en permanence. Nous avons établi une nouvelle nomenclature ; Clem devient Clem 100, Clem 2 devient Clem 200, et ses deux rejetons du Pacifique ont été nommés Clem 300 et Clem 400 ; les suivants seront baptisés en fonction de leur ancêtre le plus direct. Nous pensons qu’il y aura bientôt dans le golfe du Mexique un Clem 210, un Clem 220 et un Clem 230.

— Seigneur…

— Oui. Et par-dessus le marché, une dépression tropicale baptisée Donna est en train de se former dans l’Atlantique au niveau de l’équateur. Je te le dis, Jesse : si tu restes au Mexique, tu vas encaisser au moins cinq autres cyclones avant l’hiver. Nous en attendons au moins trois dans la baie de Chesapeake.

Jesse secoue la tête pour se remettre les idées en place.

— Existe-t-il un seul endroit du globe qui soit sûr ?

— Je dirais la Sibérie. Et le Kansas, peut-être, mais comme il va bien pleuvoir dans les Rocheuses, je déconseillerais de camper près d’un fleuve. L’Utah, à condition qu’il n’y ait pas trop d’inondations, et à en croire nos modèles, tous les lacs asséchés de la région vont à nouveau se remplir – avant octobre, on disposera de tout un chapelet de lacs salés.

Jesse a du mal à retrouver sa voix.

— Nom de Dieu, Di… que peut-on faire ? Est-ce que quelqu’un a une idée ?

Haussement d’épaules de Di.

— Évidemment.

Il n’a pas l’air encourageant. Jesse n’a aucune raison de regagner les USA. Il connaît bien les gens du Chiapas, il a travaillé avec eux. Dans le pire des cas, les montagnes et la forêt sont des régions sûres. Il a l’étrange impression de choisir une terre d’élection pour ses petits-enfants. Il n’aurait aucune peine à s’intégrer : il est en bonne santé, le travail ne lui fait pas peur, son espagnol s’est amélioré, ses connaissances risquent d’être utiles à la communauté – hormis sans doute celles qui relèvent de l’ingénierie de réalisation.

— Je crois que je vais rester ici, Di. Il y a une place pour moi et c’est plus sûr.

— Ce n’est pas à cause d’une fille, au moins ?

— Tu me connais trop bien. Mais la réponse est non. Je crois qu’on va demander à ma copine de reprendre son boulot. Et tu sais, c’est une femme plutôt qu’une fille. Euh… elle est plus près de ton âge que du mien.

Di lui lance une œillade.

— Coo-coo-ca-choo, Mrs. Robinson.

— Pardon ?

— Je ne sais pas ce que ça veut dire, moi non plus, mais papa disait ça chaque fois qu’il voyait un jeune homme avec une femme mûre. Du langage médiatique, je parie.

— Il avait cessé de le parler quand je suis né, alors.

— Sans doute. En théorie, je devrais me remettre à bosser, mais pour le moment on s’occupe de dresser le bilan de la situation dans le golfe du Mexique, et tu ne sais pas à quel point c’est reposant de parler d’autre chose. Ça ne va pas s’arranger et nous ne pouvons rien y faire… (Soupir.) Enfin, n’en parlons plus. Prends soin de toi. Je sais que tu as l’air adulte, mais tu es toujours mon petit frère. Cette vieille rombière dont tu partages le lit…