- Je connais Toulan depuis son installation à Paris avec sa jeune femme Françoise, dit Lepitre.
Quand j'y suis arrivé - peut-être ne savez-vous pas que j'étais professeur de rhétorique au collège de Lisieux? - j'ai, ouvert un pensionnat rue Saint-Jacques et, en 1790, j'ai été nommé professeur de belles-lettres au collège d'Harcourt... qui va fermer d'ailleurs ! Bien que ce ne soit pas mon quartier, je suis allé souvent chez Toulan et nous nous sommes retrouvés à la Commune. Nous avions plaisir à dialoguer en latin, à réciter ensemble des ouvres de Pindare, à...
Devinant que son hôte partait pour l'un de ces discours fleuris de citations qui étaient son péché mignon, Batz l'interrompit :
- Allons au principal, mon cher ami ! Je sais déjà tout cela, car vous pensez bien qu'avant d'admettre quelqu'un dans mon particulier, je me renseigne. Dites-moi plutôt ce que votre Toulan est venu proposer à Jarjayes.
- Un plan qu'il a conçu pour faire évader la famille royale. Évidemment, le chevalier ne s'est pas laissé gagner aussi vite, mais Toulan avait un petit billet écrit par la Reine en personne et Jarjayes connaît bien son écriture. Elle y disait entre autres choses que, pour elle, Toulan s'appelait Fidèle... Difficile de douter encore après cela, n'est-ce pas ?
- Difficile en effet ! La suite ?
- Le chevalier a émis une exigence : voir lui-même la Reine !
- N'était-ce pas trop demander et courir un grand risque ?
- Sans doute, pourtant Toulan a réussi. Le chevalier de Jarjayes est entré au Temple au soir du 7 février sous les habits de l'allumeur de quinquets qui vient chaque fin de journée sa perche sur l'épaule. Habituées à sa présence régulière, les sentinelles le laissent passer le plus souvent sans lui demander sa carte.
- Excellent ! s'écria Batz. Une idée géniale ! Donc il a vu la Reine ?
- Oui, et il a pu échanger quelques mots avec elle tandis que Toulan s'occupait du ménage Tison, ces affreux qui sont censés servir les prisonnières mais qui ne sont que de bas espions, pleins de haine et de fiel. Dont la Reine se méfie comme du feu ! Depuis, Toulan a pu apporter deux autres billets et l'on est tombé d'accord sur le plan définitif.
- Eh bien ?
- Voilà ! Un soir prochain, quand la garde sera, par exemple, sous la responsabilité de votre ami Cortey, l'allumeur de quinquets qui vient parfois avec un ou deux de ses gamins sera remplacé de nouveau par le chevalier. Il arrivera plus tôt que d'habitude puis reviendra en père affolé qui a oublié sa progéniture (la garde ne sera plus la même), et il fera sortir le Roi et sa sour sous les habits crasseux de ses enfants. En même temps, la Reine et Madame Elisabeth sortiront sous les uniformes que nous aurons apportés par morceaux. Elles auront aussi les laissez-passer habituels des gardes.
- Et les Tison pendant ce temps-là ? Ils se croiseront les bras ?
- On doit les neutraliser, murmura Lepitre d'une voix qui se mit tout à coup à chevroter.
Ce qui affecta désagréablement l'oreille fine du baron : Lepitre ne devait pas aimer beaucoup le rôle qu'on lui réservait...
- Ensuite, une fois la famille royale hors du Temple?
- Elle se changera dans la petite maison que les Jarjayes ont à Vaugirard et partira pour l'Angleterre. Le chevalier fera ce qu'il faut mais...
- Mais quoi? Lepitre baissa le nez.
- Pour réaliser tout cela, il faut de l'argent et nous n'en avons guère. Les Jarjayes sont autant dire ruinés et Toulan n'est pas riche. La Reine a bien conseillé de s'adresser à M. de La Borde, l'ancien fermier général...
Batz sauta au plafond :
- Laborde ? Sa Majesté a l'excuse de n'être plus au fait des réalités, sinon elle saurait qu'on ne peut rien espérer de cet homme qui a déjà refusé d'aider le Roi... et aussi ses frères d'ailleurs ! Il ne doit plus croire beaucoup à un retour de la monarchie...
- Cela, nous le savons tous les trois, et nous n'en sommes pas moins dans l'embarras...
- ... et vous avez pensé à moi?
- Oh, monsieur le baron, vous savez bien qu'on a pensé à vous dès le début, mais encore une fois vous n'étiez pas là et si je suis venu ce matin, c'est à tout hasard.
- Vous avez bien fait, dit Batz en riant. Je verrai le chevalier de Jarjayes. A présent, apaisez vos craintes! Nous allons dîner, et cela achèvera de vous remettre.
Le professeur de belles-lettres leva sur lui un regard de chien malheureux.
- Vous savoir avec nous est certes un grand réconfort, pourtant je ne suis pas tranquille.
- Dans ce genre d'entreprise, il est difficile d'être tranquille, mais il est vrai que vous me semblez mal à l'aise. Quel rôle vous a-t-on attribué en propre ?
- Procurer les costumes, les faire entrer au Temple de compte à demi avec Toulan... et réduire les Tison au silence !
- En ce qui concerne les frais tels que l'achat des uniformes et le reste, je m'en charge. Ce que j'ai l'intention d'apprendre au chevalier, c'est que je suis prêt à financer l'entreprise car il ne suffit pas de les faire sortir du Temple, il faut aussi emmener nos chers prisonniers hors de France. C'est... l'affrontement avec les Tison qui vous tourmente ?
Lepitre se tortilla sur son siège comme s'il avait froid, frottant ses mains l'une contre l'autre, et finalement lâcha :
- Oui... Je ne suis pas un homme de main, moi... et encore moins un héros. Je suis un modeste professeur de belles-lettres... et je meurs de peur!
Sa mine était si piteuse que Batz ne put s'empêcher de rire.
- Vous ne me ferez pas croire ça! Qui a sauvé Mme Cléry et miss Adams du danger que représentait le municipal Marinot ?
- J'éprouvais un irrésistible besoin de les aider. Quant à Marinot, je n'ai fait que vous avertir. Ce n'est pas moi qui l'ai tué...
- Non, c'est moi! Mais vous étiez des nôtres dans notre malheureuse tentative pour le Roi et...
- J'y étais de cour mais je n'ai rien fait du tout. J'étais terrifié et au matin du 21 janvier je suis resté terré chez moi...
- ... en compagnie de deux gardes, je sais.
- Non. En compagnie de ma femme. Aucune force humaine n'aurait pu me faire sortir de chez moi. Alors je préfère vous prévenir, baron : à mesure que le plan se développe, la terreur me gagne...
C'était fâcheux en effet et Batz pensa à la fameuse phrase du Roméo et Juliette de Shakespeare : " Je n'ai peur que de ta peur. " Lepitre devait la connaître mais se garda bien de l'exprimer à haute voix. Dans ce genre d'entreprise, l'ancien professeur représentait un chaînon faible qui, en lâchant, pouvait tout perdre...
- Pourtant, bredouillait le malheureux presque en larmes, je voudrais tant vous aider! Je m'en veux, vous savez, je m'en veux ! Mais je suis sans défense contre moi-même !
- Allons, calmez-vous! Dès l'instant où nous le savons, nous pouvons alléger votre fardeau. Les uniformes vous posent-ils un problème ?
- N... on! Non... je peux le faire mais...
- Vous craignez les Tison? Je verrai cela avec M. de Jarjayes. Passons à table en attendant : voilà la cloche qui nous y invite-Mais Lepitre avait encore quelque chose à dire :
- J'allais oublier ! Toulan et le chevalier comptent aussi sur moi pour les passeports de la famille royale. Je suis président du comité qui les délivre...
Batz qui se dirigeait vers la porte pour l'ouvrir devant son hôte se détourna, soudain cassant :
- Et alors ? fit-il. Que voyez-vous là de difficile ? Vous avez tout sous la main : les imprimés, les tampons et peut-être des actes tout signés par la Commune ?
- Sans doute mais...
- Si vous craignez que votre main tremble en les remplissant, apportez-les-moi. Je saurai, soyez-en certain, les rendre conformes en tout point. Plus vrais que les vrais !