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- Non. Ils ont oublié ce... détail, marmotta Batz dont le visage s'était rembruni. Vous avez raison, il faudrait faire vite...

- Et ce n'est pas tout! D'autres encore aimeraient s'attribuer la régence : les Girondins, dont plusieurs sont de nos " amis ". Ils ont voté la mort du Roi afin de s'en débarrasser. A présent, ils verraient bien le " prince royal " comme on l'appelle sous le manteau, porté à un trône constitutionnel dont ils rêvent depuis la Législative, avec un Conseil de régence composé de plusieurs d'entre eux!

- J'aurais pu adhérer à ce projet comme à un moindre mal, fit Batz les yeux à terre. Mais qu'ils aient envoyé mon roi à l'échafaud, je ne peux l'admettre. Cependant, ajouta-t-il en relevant brusquement les paupières, ce que vous venez de m'apprendre suppose un début de fracture au sein de la Convention. On peut essayer d'en profiter...

- Qu'allez-vous faire?

- Moi? Rien... mais le citoyen Agricol va reprendre du service et aller rejoindre ce soir sa vieille amie Lalie la tricoteuse au cabaret de la Truie-qui-file. Il faut savoir ce qui se passe aux Jacobins... et aussi dans le peuple de Paris.

- Le peuple? lâcha Devaux avec brutalité, il commence à crever de faim. Cela n'arrange pas son humeur...

C'était le moins que l'on puisse dire. Lorsque, plusieurs heures plus tard, le " citoyen Agricol " embouquait du pas chaloupé habituel à ce personnage toujours entre deux vins la rue de la Tixe-randerie où se trouvait son cabaret préféré, il fut arrêté par un attroupement composé surtout de femmes en colère occupées à assiéger une boulangerie, ou plutôt un boulanger qui, visiblement terrifié, s'efforçait de ses deux bras en croix de protéger son magasin d'une immanquable dévastation. Mais ses adjurations au calme, ses yeux pleins de larmes, les supplications de son épouse épouvantée n'arrivaient même pas aux oreilles des femmes hurlantes qui le traitaient de profiteur, d'affameur du peuple, de mauvais citoyen et même - Dieu sait pourquoi? - de suppôt des aristocrates. Le malheureux avait beau s'époumoner, crier qu'il n'avait pas reçu de farine et que, sans ce matériau majeur, il ne pouvait pas faire de pain, il prêchait dans le désert. Bientôt d'ailleurs, les plus forcenées - pas les plus désespérées : celles-là se contentaient de pleurer de découragement à l'écart du tohu-bohu - s'emparèrent de lui en se servant de ses bras étendus et, tandis qu'une troupe envahissait la boutique, le portèrent sous une lanterne avec l'intention visible de l'y pendre haut et court. Le citoyen Agricol jugea alors qu'il était temps d'intervenir.

- Citoyennes ! Citoyennes ! clama-t-il d'une voix de stentor qui aurait pu donner à penser à qui avait déjà entendu la voix asthmatique du personnage, qu'allez-vous faire ? Est-ce ainsi que se comportent celles qui doivent être, pour le monde, le modèle des femmes républicaines ?

Le solide gourdin qu'il tenait à la main l'aida beaucoup à parvenir au premier rang, juste devant le boulanger qui, libéré de ses soutiens forcés, s'effondra sur le pavé boueux en embrassant les jambes de ce secours inespéré. Les meneuses reculèrent machinalement. Sous son apparence de sans-culotte bon teint, avec son abondant système pileux gris et hirsute, sa carrure prolongée par un ventre factice, sa grosse carmagnole et son bonnet rouge orné d'une énorme cocarde, Batz, qui était de taille moyenne mais bâti en athlète, devenait assez formidable. L'une des mégères cependant l'apostrophait.

- De quoi tu te mêles, toi? Le modèle des femmes républicaines, il a faim...

- Toi, au moins, t'as pas l'air tellement affamée. Tu s'rais même plutôt... rondelette, apprécia-t-il avec un sourire qui découvrit ses dents jaunes et noirâtres.

Cependant, la femme qui était à la limite de l'obésité parut apprécier l'euphémisme qui fit rire ses compagnes...

- C'est pas tellement pour moi que j'parle ! fit-elle sur un ton moins agressif. Moi, je m'contente de pas grand-chose... mais c'est toutes les autres! Elles ont des gamins qui crient la faim...

- Et tu crois vraiment qu'ils seront rassasiés quand vous aurez pendu ce pauvre citoyen ?

- C'est pour l'exemple.

- L'exemple de quoi? Un boulanger, si y vend pas d'pain, y vivra d'quoi? Y fait pas ça par dilettantisme, tu sais, parce que c'est un dur métier.

La femme marqua un temps d'arrêt, les yeux en point d'interrogation :

- Dillettan... Ça veut dire quoi, ça?

- Par plaisir ! fit Batz, partagé entre l'envie de rire et celle de se donner des claques.

Intelligent d'employer un mot comme ça en face de ces furies ! " C't'un mot de ma province ", ajouta-t-il.

Il en avait oublié le boulanger toujours à ses pieds, mais celui-ci se rappela à son souvenir en se redressant :

- Mais, citoyen, mon métier, je l'fais un peu par plaisir. Parc'que je l'aime et je suis assez malheureux d'pas pouvoir faire de pain.

Ces quelques mots recueillirent un murmure d'approbation. Malheureusement, à cet instant, l'une des femmes qui fouillait la boulangerie en ressortit, brandissant un petit sac de farine gros à peu près comme un melon...

- Tu peux toujours en faire avec ça? A moins qu'tu préfères l'garder pour toi, affameur, brigand !

Une nouvelle flambée de colère jeta les femmes sur le pauvre homme qui vit sa dernière heure arriver beaucoup trop vite. En un instant, Batz succomba sous le nombre, n'osant se servir du gourdin pour assommer les furieuses, et le boulanger se retrouva juché sur une échelle venue on ne sait d'où, tandis que quelqu'un courait chercher une corde. Encore quelques minutes et il serait pendu. Il sanglotait à fendre l'âme, sans entamer la résolution de ses assaillantes, quand une voix nouvelle se fit entendre : froide et coupante, c'était celle d'une grande femme qui pouvait avoir quarante-cinq ans, avec un visage aux traits accusés mais presque sans expression. Vêtue comme n'importe quelle femme du peuple, ses cheveux gris bien rangés sous un bonnet blanc, elle tricotait tout en marchant, sa pelote de laine se déroulant dans la large poche de son tablier bleu. Sa voix venait de crier :

- Y en a-t-il une parmi vous qui sait faire le pain?

Toutes les têtes se tournèrent vers elle. Lalie Briquet, la tricoteuse, était bien connue dans le quartier à cause de l'excellence de son ouvrage et de son assiduité aux séances du club des Jacobins ou de la Convention. On disait même qu'elle était bien avec Robespierre qui lui adressait toujours un petit signe de tête amical quand il passait près d'elle. En plus, elle impressionnait par son calme, sa froideur, ce visage immobile où ne paraissait aucun sentiment. Peut-être d'ailleurs n'en éprouvait-elle plus depuis qu'elle avait perdu son mari et sa fille ? Son seul défaut : elle aimait boire un bon coup, mais elle n'était pas la seule et d'ailleurs ne perdait jamais le contrôle d'elle-même.

- Pourquoi tu demandes ça, Lalie ? dit l'une des femmes. Tu le sais bien qu'on ne sait pas boulanger. Sinon on ne serait pas ici...

- Et vous voulez tuer le boulanger?

- Oui, parce qu'il a gardé dla farine pour lui.

- T'en frais pas autant si t'avais une femme et deux gosses? Ce que vous avez trouvé, c'est tout juste assez pour un pain...

- Peut-être, mais c'était son d'voir de l'donner et puisque d'toute façon y sert plus à rien, autant le pendre.