Pitou était justement en contemplation devant ladite boutique et ne semblait guère pressé de rentrer chez lui. Batz le rejoignit.
- J'ai du travail pour vous, commença-t-il. J'aimerais que vous alliez...
- Il m'est impossible d'aller où que ce soit, coupa le jeune homme, les yeux sur les livres de l'étalage. La Garde nationale, quand elle n'est pas de service, doit pouvoir répondre à toute réquisition, de jour comme de nuit. C'est la loi depuis la tentative d'investissement de la Convention qui a avorté ces jours-ci. Ainsi en a décidé Garât, le nouveau ministre de l'Intérieur. Nous ne sommes pas aux arrêts mais c'est tout juste !
- Pourquoi ne pas me l'avoir fait savoir? Vous pouviez m'envoyer un mot. Je commençais à être inquiet...
- Oh, je vous aurais donné des nouvelles un jour ou l'autre, mais je ne vous cache pas que je m'interroge depuis quelques jours. J'ai envie de donner ma démission...
- Vous êtes fou ? Ce serait signer votre perte. On vous reprochait déjà de vous absenter un peu trop, si vous démissionnez, vous devenez suspect...
- Je sais, fit Pitou entre ses dents et toujours sans regarder son compagnon, mais j'en ai assez de vivre autant dire comme un soldat à la caserne. J'ai besoin d'air.
Batz ne commenta pas tout de suite. Prenant Pitou par le bras, il l'obligea à quitter sa contemplation pour faire quelques pas avec lui en direction de sa demeure. Du coup, celui-ci reporta son attention au bout de ses brodequins bien cirés.
- Et, cet air dont vous avez tant besoin, vous aimeriez sans doute qu'il ait un goût salé ? Comme celui que l'on respire en Bretagne ?
- Oui, fit le jeune homme après une toute légère hésitation. Ne m'en veuillez pas mais la pensée qu'elle est seule, là-bas, en face de ce bandit de Pontallec, sous la protection d'un manchot me rend malade. Je... je n'en dors plus!
La main de Batz serra plus fort le bras où elle s'appuyait et sa voix devint plus chaude.
- Croyez-vous que je n'y pense pas, moi aussi ? Si les événements ne prenaient aussi mauvaise tournure je serais le premier à vous dire de jeter votre uniforme aux orties et de prendre la malle de Rennes. J'irais peut-être même avec vous, ajouta-t-il avec un soupir qui, cette fois, fit relever les yeux de Pitou.
- Vous? Pourquoi agiriez-vous ainsi? Vous l'avez sauvée du massacre et recueillie par pitié, mais est-elle pour vous autre chose qu'un pion sur votre échiquier?
Après avoir considéré quelques secondes ce regard bleu où il lisait une accusation, le baron sourit :
- Elle est quelqu'un que j'aime bien... et Marie aussi, se hâta-t-il d'ajouter. En outre, nous avions conclu un pacte tous les deux... Un peu de patience, Pitou! Pour l'instant, tous nos efforts doivent tendre vers un seul but que vous connaissez... et j'ai besoin que vous restiez à votre poste où vous pouvez être d'une extrême utilité ! Ensuite...
Il eut de la main un geste évasif que Pitou traduisit :
- Nous pourrons aller où il nous plaira si nous ne sommes pas morts ?
- C'est assez ça! Rentrez chez vous. Votre logeuse vous attend avec impatience.
- Oh, celle-là ! fit Pitou en haussant les épaules. Si elle ne faisait pas si bien le ménage j'aurais déjà déménagé. Pendant que j'y pense où en est votre... dernier projet ?
- A l'eau ! Grâce à quelqu'un qui n'est pas parvenu à vaincre sa peur... A bientôt Pitou! Donnez de vos nouvelles à Marie...
C'était à elle, en effet, qu'appartenait en nom la maison de Charonne, même si c'était Batz qui l'avait payée, et c'était à son nom que l'on adressait le courrier. Seule une pliure des lettres un peu différente indiquait le véritable destinataire. En dehors de son appartement de la rue Ménars, sur lequel les scellés avaient été apposés après la mort de Louis XVI, le baron n'avait plus aucun domicile légal, ce qui ne l'empêchait pas de posséder plusieurs autres maisons sous des prête-noms et un certain nombre d'amis toujours prêts à lui offrir l'hospitalité. Mais il est bien évident que son foyer véritable était à Charonne et auprès de Marie.
En y revenant, ce jour-là, il eut la surprise de trouver dans la cour une chaise de voyage passablement boueuse et Biret-Tissot occupé à en décharger les bagages en compagnie de Biaise Papillon, le petit valet de quinze ans frère de la Marguerite du même nom qui avait été l'habilleuse de Marie Grandmaison et veillait à la lingerie.
- Qui nous arrive là? demanda Batz.
- Une dame Meelemunster de Delft, le renseigna Biret avec un clin d'oil en désignant de la tête le cocher qui enlevait une grosse malle avec l'aide purement décorative de Biaise car il était bâti sur le même patron que Biret lui-même, une large trogne de buveur de bière en plus. " C'est une amie de Madame du temps où elles jouaient au théâtre l'une et l'autre... "
- Connais pas! Elle a l'intention de séjourner longtemps, si j'en crois tout cela ?
- C'est ce que je ne sais pas, monsieur le baron, répondit Biret reprenant le ton compassé d'un serviteur de grande maison. Mais je ne doute pas que monsieur le baron ne l'apprenne très vite : ces dames sont au salon ovale...
Laissant les deux autres s'arranger du chargement, Biret précéda son maître dans le vestibule, le débarrassa de son chapeau et de son manteau à double collet avant d'ouvrir devant lui la porte du salon. Marie s'y tenait en effet, en compagnie d'une femme que Batz ne vit d'abord que de dos mais la cascade de cheveux roux tombant sur la robe de velours brun garnie d'un immense fichu et de manchettes en dentelle de Malines ainsi que la voix s'exprimant en français mais avec un curieux accent qui se voulait flamand sans parvenir à se débarrasser tout à fait de son origine britannique ne pouvaient appartenir qu'à une seule personne.
- Ma chère Charlotte, s'écria-t-il, c'est un vrai miracle de vous voir ici ?
La dame se retourna avec une exclamation joyeuse et, se levant vivement, elle se précipita vers lui les deux mains tendues comme elle l'avait fait à Kettenrigham Hall.
Où les choses se compliquent
- Mon ami ! Dieu que c'est bon de vous revoir ! Vous n'imaginez pas à quel point ce voyage m'a paru interminable !
Il baisa les deux mains offertes puis en garda une pour ramener la visiteuse auprès de Marie.
- Je veux bien le croire. On me dit que vous arrivez de Delft... affublée d'un nom que je n'ai pas réussi à retenir. J'espère que vous me le pardonnerez?
- Même pour moi ce n'est pas si facile ! dit-elle en riant, mais le seul moyen pour une Anglaise de se rendre à Paris était de passer par la Hollande. Depuis que M. Pitt a déclaré la guerre à votre gouvernement, il est impossible d'obtenir des passeports pour la France qui, d'ailleurs, ne serviraient qu'à m'envoyer en prison une fois passé le Chan-nel. Or, il se trouve que j'ai de bons amis en Hollande. Ils m'ont donné tout ce qu'il me fallait : faux-vrais papiers, voiture, cocher à toute épreuve et tout ce qui pouvait faire de moi une fille des Pays-Bas très convenable...
- Vous m'étonnerez toujours ! Cependant, pourquoi teniez-vous tellement à venir ici? Vous ne doutez pas, j'espère, d'y être la très bienvenue, mais pourquoi courir tant de risques ?
- Oh, c'est tout simple, dit-elle sans quitter son sourire, je viens sauver la Reine et le petit roi...
Comme si c'était la chose la plus simple du monde ! Mais elle le dit avec tant de conviction que Batz ne put retenir un sourire :
- Voilà des semaines que nous ne pensons qu'à cela, que nous tirons des plans, que nous essayons sans jamais parvenir au résultat espéré. Et vous...
- Moi je vous apporte une idée... et de l'or.
- De l'or ? Comment avez-vous fait ?
- Bien simplement. Cette grande malle si lourde qui fait peiner vos gens a un double fond assez difficile à déceler. Ce double fond est plein d'or.